12 octobre 2009
Décès de Jacques Chessex
Jacques Chessex, le Jacques Chessex, nous a quitté vendredi soir lors d'une conférence à la bibliothèque d'Yverdon, et s'est effondré alors qu'un auditeur l'interrogeait sur l'affaire Polanski (ca ne s'invente pas...). La conférence aurait duré une dizaine de minutes avant que l'auteur ne s'effondre, emporté par un malaise cardiaque. Fin de la soirée.
Il y a un sacré paquet de bouquins à retenir, à lire, à relire ou rouvrir. L'ogre, en premier lieu, publié
dans les cahiers rouges de Grasset, probablement un des seuls primés au Goncourt qui tient la route, dans lequel il dépeint avec le style qui le caractérise, sans fioriture ni embellissement superflu, les relations difficiles avec son père qu'il ne portait pas vraiment dans son coeur. On retrouve dans son oeuvre l'an dernier, dans Pardon mère, dans lequel il regrette, bien après sa mort à elle, l'assimilation de sa famille à son père et l'amalgame malheureux.
Retenons aussi ses deux dernières oeuvres, Le vampire de Ropraz et Un juif pour l'exemple, dans lesquels il relate deux faits divers qui l'ont marqués, l'un pouvant s'apparenter à la mythologie valaisanne bien qu'il se déroule au début du siècle, l'autre ayant fait polémique en Suisse pendant la guerre alors que Chessex n'avait que huit ans. On y découvrait alors Chessex historien et passionné, au point d'entamer un troisième livre dans la lignée de ces deux là, qui reste vraisemblablement dans les bureaux de Grasset en attendant une éventuelle édition, plus tard, comme manuscrit inachevé.
Il laisse aux lecteurs une oeuvre gigantesque et junglique dans laquelle s'entremêlent poésie, nouvelles, romans, chroniques, essais critiques, littéraires ou même sur la peinture, et même carrément des tableaux. On gardera également en mémoires ses participations à des petites revues littéraires (telles Europe ou la NRF), ou sa place de choix dans le jury du prix Médicis, le tout lui ayant valu une légion d'honneur et un statut de Chavalier des Arts et Lettres.
Outre ces indications matérialistes et incontestables, il restait aussi le plus grand auteur suisse romand de ses dernières années, orphelin qu'il était de Maurice Chappaz, décédé six mois plus tôt. En attendant que Michel Layaz ou Ivan Farron prennent le flambeau, laissons à Jacques Chessex le statut de numéro un, et accordons lui l'aura qu'il mérite, comparable à celle de Cendrars ou Ramuz.
02 septembre 2009
La légende de nos pères
Chalandon signe un bouquin assez étrange. On y retrouve son père, vivant uniquement dans les souvenirs qu'il couche sur papier, et un autre ancien résistant qui met à contribution sa casquette de biographe public en lui racontant cette époque.
C'est étrange et au final un peu confus, on se retrouve pris dans une toile composée comme un patchwork, entre ses souvenirs de son père, les souvenirs de son client de qui il devra mettre en forme la bio, les pages déjà prêtes de ladite bio, les relations qu'il entretient avec la fille de son client (qui allonge le pognon). On est à la fois aujourd'hui et cinquante ans plus tôt, à la fois résistant et retraité et les intrigues qui se chevauchent donnent l'impression de se battre: lorsque l'une démarre et s'envole, elle est rattrapée par une autre qui, sans transition (un peu comme dans La Soif), prend le relais et laisse l'autre en plan et le lecteur est freiné dans sa lecture. Lorsque l'histoire qui s'envolait reprend a main, on est un peu anesthésié, on met quelques lignes à la reconnaitre avant de repartir pour trop peu de pages.
Pourtant, qu'on ne se trompe pas, elles ont beau se pietiner les pieds, les différentes intrigues (bien qu'elles composent la même histoire), elles n'en sont pas moins flanteuses. Il y a quelque chose au fond, et toutes les différentes intrigues se révèlent finalement reliées par une entité plus grande qui les regroupe toutes. Elles s'articulent toutes autour des mêmes personnages, des mêmes intérêts, mais vus de différents point de vue: celui qui veut savoir, celui qui raconte, celui qui transmet à la fille de celui qui raconte, celui qui fait dans les flashbacks, etc...
C'est assez sophistiqué, en fin de compte. La construction est assez multiarticulée et ambitieuse, mais Chalandon ne s'en sort pas si mal. Concernant la plume, pas grand chose à dire, en revanche, elle s'intercale dans la catégorie des bouquins où cet aspect est secondaire. Elle n'est pas digne des plus grands, mais elle pas mauvaise malgré tout. Elle passe inapercue. Tant mieux, quelque part, c'aurait été dommage qu'elle marche sur la charpente du récit.
16 août 2009
L'or
Je m'en étais fait tout un plat, allant jusqu'à me persuader que L'or me séduirait à outrance. En fait, le décalage entre les espoirs que je fondais dessus et la lecture du texte est conséquente.
En fait, on retrouve dans L'or toutes les ficelles qui composent d'ordinaires les récits de voyages épiques, ceux là mêmes écrits par ceux que Mac Orlan appelaient les aventuriers passifs, ces auteurs de romans d'aventures (maritimes, généralement) qui n'ont que très peu voyagé et qui ont nourri leurs intrigues de leur grande imagination et des quelques savoirs basiques, qui ressemblent plus à des astuces d'ailleurs, acquis au cours d'un week end de vacances qu'ils couplent aux récits des vrais aventuriers (les aventuriers actifs) qui voyagent et voient le monde, mais qui n'écrivent pas.
Probablement Cendrars entre dans la catégorie des passifs, le problème réside dans le fait qu'il n'atteint pas, dans ce domaine, des auteurs comme Patrick O'Brien, par exemple. Le style est assez commun, voire plat, à certains moments, et s'accorde assez peu avec le voyage entrepris par Suter, le personnage principal, vagabond et escroc en Europe qui, une fois établi dans le Missouri, enfourche son cheval pour trouver la Californie et s'y installer.
On se contente de phrases basiques sujetverbecomplément en pensant que l'énonciation d'un fait suffit au lecteur pour se l'imaginer, échafaudant peut-être l'hypothèse consistant à mettre à contribution l'imagination du lecteur pour interpréter ce qui est sommairement mentionné, négligeant le fait que l'interprétation du lecteur est délicieuse lorsqu'elle se prête au tout autre chose qu'un fait matériel ou futile.
L'histoire délarre du coup assez tard, et l'impatience créee chez le lecteur n'est pas si bien rassasiée et satisfaite. On s'attend à une histoire grandiose et démesurée, une vie qui force à l'admiration, comme les Américains de toute époque savent le faire, mais la vie de Suter, aussi tragique et fascinente soit-elle, aussi dramatique soit-elle, n'est pas aussi instense que la lenteur du début ne le laissait présager.
12 avril 2009
Le vampire de Ropraz
Détrompons nous, Le vampire de Ropraz n'entre pas dans la catégorie Polar, ni SF. Il est en revanche édité chez Grasset, dans une collection de fais d'hiver décirts pas de vrais auteurs, à l'exception de Besson qui aurait pu s'abstenir de sa contribution.
Chessex, ici, celui là même qui a redigé, dans la même collection Un juif pour l'exemple, où il relatait le meurtre d'Arthur Bloch à Payerne dans le côté sombre des années 1940, livre ici une affaire bien plus ancienne, datant de 1903, dans la zone du canton de Vaud frontalière avec celui de Fribourg, à une époque où la superstition et les rumeurs sont inhérentes aux campagnes enclavées et loin de toute activité citadine. On peut même y voir u féodalisme rampant.
On retrouve, le lendemain des obsèques, le corps exhumé de la belle Rosa, terassée par l'hiver. On y retrouve, en plus des traces de sperme, morsures profondes, boyaux épars, tête à demi détachée, main tranchée, coeur disparu. La rumeur du vampire se répand à Ropraz comme une trainée de poudre, les villages voisins aussi, Lausanne met à la une de so quotidien ce fait divers sanglant et est imitée, la semaine suivante, par Berlin, Paris, Londres ou encore New-York, qui parle aussi de "The vampire of Ropraz", petit village suisse témoin d'un bain de sang sur un corps déjà mort. Le printemps apporte à Carrouge, village voisin de Ropraz, un vendalisme similaire. Après une enquête de police qui s'enlise, on retrouve par hasard le suspect idéal dans une étable. Un petit tavernier avait promis récompense à celui qui mettait à rude épreuve l'anus de ses bovins. On prend le coupable sur le fait.
Il s'agit d'un brave d'une vingtaine d'années, placé en foyer pour éviter les sévices de ses parents biologiques, puis dans un second pour éviter les déviances sexuelles du premier. Il présente des dents surdéveloppées et des yeux singuliers, comme le dit Chessex, relatant un fait divers qui, plus de cent ans plus tard, est devenu une légende locale.
Dans son style dépouillé de tout superflu, Chessex a montré, une fois de plus, qu'il réussit à retranscrire toute ambiance de fort belle manière, qu'il a réussi à de projeter dans les Alpes vaudoises de l'époque et à décrire l'état d'esprit qui y règnait.
Chessex a écrit également un texte, pas vraiment une fiction, en restant fidèle, tant que faire ce peu, à l'histoire et au déroulement des faits. Comme quoi, il savait de quoi il parle, a fait un vrai travail d'historien avant de livrer son récit, sorte de grande chronique judiciaire. Parce que oui, je ne vais pas vous réécrire le bouquin ici ni vous en dire trop, mais cette histoire présente une sacrée dose de bizarreries. Une condamnation est contestable, on trouve autant de preuves qui l'accablent que de preuves qui le disculpent totalement. Une affaire retentissante et longue, dans laquelle la question n'est pas de trouver des preuves puisqu'on en a. Mais trop. Incontestables. Contradictoires.
Pourtant, on regrettera juste la dernière page, du récit, épitaphe délirant et facultatif sur l'ADN et la révélation fantasque d'un mystère (qui n'est apparament pas lié au vampire de Ropraz) mais que Chessex s'acharne à relier quand même. C'est dommage, le bouquin rondement mené se termine un peu bizarrement.
09 avril 2009
Du vent dans les branches de Sassafras
Après Pons qui trucide sa femme et ses voisins, des vacances en Bretagne dans une ville de province aseptisée (mais néanmoins reposante), un Murakami qu'on peut oublier sans cas de conscience, une bouse pseudo érotico-intello-prétentieuse, un bouquin rigolo s'imposait.
Et comme la réception d'Obaldia à l'Académie s'était faite à une époque où c'était un gage de qualité, je me suis dit que c'était une bonne idée de se pencher sur Du vent dans les branches de sassafras.
En commencant la lecture, on s'attent à tout, sauf à ce sur quoi on tombe. Nez à nez, même. En effet, sassafras n'est pas un lieu, mais un arbre, ca ressemble même à ca. Etant donné qu'on le retrouve plutôt dans le centre est des Etats-Unis, on ne va pas s'étonner qu'Oeil-de-Lynx, le Peau-Rouge de la pièce, s'en serve pour communiquer à ses troupes la situations des cow-boys prisonniers de leur ranch assailli.
Obaldia se défoule pas mal, dans sa pièce. Il campe bien les personnages, les excluant tous de la normalité. On se retrouve avec un vieux de soixante dix ans (comme pouvait l'être Claude Rich dans Coeurs, de Resnais), un toubib qui se pochtronne à longueur de scènes, une femme soumise, une fille entrant parfaitement dans le canon de beauté de maintenant, un fils jeune et pâle blouson de cuir, un sherif blasé mais courageux et espagnol, des indiens pas bilingues et même une prostituée as de la gâchette.
Tout ce petit monde, au milieu du dix neuvième siècle, un peu à l'est des états où s'illustraient Wyatt Earp, Jesse
James, les frères McLaury, "Wild" Bill Hikok (éphémère mari de Calamity Jane), "Curly" Bill Brocious, Doc Holliday, Daniel Boone ou encore Frank Quantrill, Obaldia flingue l'aura des as de la gâchette en reconstituant la situation type du cow boy en détresse mais qui résiste jusqu'au bout, les dépeignant comme peut le faire le quotidien. De même que le roi Arthur, pour rester dans la mythologie, ne devait pas être le plu noble des hommes tous les jours, il devait par exemple forcément dire des gros mots (comme le démontre Alexandre Astier, par exemple).
Parce que oui, le western et ses mythes sont la mythologie américaine. Et Du vent dans les branches de sassafras, par son décalage et son cynisme lorsqu'il s'agit de légendes, se rapproche de Kaamelott. L'un châtie bien les légendes bretonnes, l'autre le mythe sheriff et des as de la gâchette, des vrais. Du western.
12 janvier 2009
Cet article a préalablement été tapé sur Word
Il y a chez Chessex ce que l’on
peut retrouver chez Ramuz, Cendrars ou Corinna Bille. Un dépouillement certain,
pas de tout comme chez Echenoz, lui qui s’imagine que toute fioriture est
mauvaise et qui par conséquent sait à merveille rendre plate toute phrase,
ligne, ou même idée, mais un style qui ne s’encombre de rien, qui n’accepte
dans ses lignes que ce qui est nécessaire, qui ne s’épure que des éléments
circonstanciels, et uniquement de ce qui n’apporte rien au texte.
Généralement, le synopsis est facultatif et suffisamment transparent pour que l’on puisse s’en passer, mais, pour « Un Juif pour l’exemple », il convient de s’y adonner. Chessex relate dans un court texte un fait divers qui lui a fait froid dans le dos et qui l’ébranle encore, fait divers relaté à l’époque dans la rue et la presse, au printemps 1942, à Payerne. Là où sévissait une organisation nazie, dans le seul véritable ilot tranquille du monde en feu. La Suisse, neutre et donc tranquille, où rampait un nazisme tapi, pas vraiment avoué, caché, et visiblement jugé pas vraiment utile, relégué au second plan. Chessex livre des grands et agréables tableaux de Payerne, de la Suisse, tranquille comme à son habitude, charme alpin et douceur du printemps dans les montagnes. Et alterne avec de sombre portrait, celui du pasteur nazi qui prêchait ses idéaux, ou du garagiste violent, ou du paysan ruiné, puis repasse au charme de la Suisse, à la cathédrale de Payerne voulue par la reine Berthe. Puis relate son fait divers, que le titre explicite d’ailleurs avec dureté.
Par sa brièveté, le récit colle parfaitement à la brutalité et à son imprévisibilité totale, évènement inimaginable qui se pointe à l’improviste. La tranquillité troublée par une violence insoupçonnable et absurde, comme un morceau d’Apocalyptica dans lequel la guitare électrique, sourde, arrive au milieu du violon.
Oublie les prix de septembre, oublie les autres Gaudé ou Roblès, passe outre (si ce n’est pas déjà fait) les Groult, Nothomb, Angot, Rolin que tu peux voir partout. Regarde le Chessex en arrière plan. Prends-le. Lis-le. Toutes affaires cessantes.
28 novembre 2008
C'est génial, c'est tout
Il y a des moments, de temps à autres, ou ce qui peut se dire de
positif découle de son antécédent. Par exemple, je me retrouve démuni
devant "Le voyage dans le passé", parce qu'encenser ce texte est
superflu, ferait trop lourd après sa lecture. Au fond, après une
lecture de Zweig, le silence qui suit est encore de Zweig, à tel point qu'une fois fini, tu ne peux pas t'emêcher de recommencer le bouquin. C'est génial,
c'est tout. C'est la littérature absolue, rien a redire, qu'est-ce qu'on peut rajouter, de toute facon ? Zweig
s'apprécie en silence.
24 novembre 2008
Quand on voit Zweig...
...comment résister ? Hein ? Je vous le demande...

