15 novembre 2009
Le soldat et le gramophone
"Tu vas voir, ca va te rappeler Emir Kusturica !"
"C'est Kusturica en livre, c'est énorme !"
Alors je m'y suis plongé. C'est vrai. Sans aller jusqu'à Kusturica, on repère les similitudes et on est dans le même univers et on s'attend à voir la frimousse de Miki Manojlovic débarouler à l'improviste. Comme chez Kusturica, on écoute quelqu'un raconter son histoire en s'attardant plus sur les personnages hauts en couleurs, à la façon dont ils se sont retrouvés confinés dans leur situation actuelle et comment ils composent avec. Pour filer la métaphore, on peut même y trouver par moment du Jean-Pierre Jeunet tant le livre est visuellement riche. A force d'hippolyties fantaisistes, de scènes bruyantes et joyeuses, de drames (ou de situations pouvant potentiellement y dériver) racontés avec bonne humeurs et embellissements de la réalité comme avait pu le faire Tim Burton dans Big Fish, -le tout dans une version balkanique- on se dit qu'on est tombé là sur une perle rare.
Pourtant, comme chez Kusturica, on se retrouve emporté dans une certaine épaisseur qui, contrairement à Kusturica chez qui ca passe, étouffe le bouquin. Le récit manque de courant d'air, il est alambiqué et devient difficile à suivre quand s'enchaine sans prévenir anecdotes passées, situations présentes et interventions extérieures (parce qu'il y a toujours du monde partout, dans les Balkans, c'est toujours vivant) et le fil rouge se retrouve parfois engoncé dans un tas de divergences certes agréables mais qui perdent parfois le lecteur.
Des paragraphes mieux dessinés, voire même une mise en page plus distincte eût été profitable au texte.
Mais que le paragraphe précédent ne vous décourage pas, Le soldat et le gramophone vaut le détour, c'est certain. Il faut aussi se méfier du premier chapitre, qui ne donne pas du tout le ton du bouquin, on passe du lyrisme du début à la vivacité de la fin sans même s'en apercevoir.
19 octobre 2009
Le violon de Rotschild
En voilà une critique dont la rédaction s'annonce épineuse. Le violon de Rotschild, petit texte de Tchékhov, ne pèse que trente pages. Le but est d'en parler sans le parapgraser jusqu'à retranscrire le récit entier avec des mots différent.
Pour planter le décor (mais le planter dans quoi ?), Iakov est vieux, il habite une petite isba depuis quarante ans avec sa femme, et fabrique des cercueils. Iakov compte plus les sous qu'il ne gagne pas que ceux qu'il gagne. Jusqu'au jour ou Marfia, madame Iakov s'éteint. Autant s'arrêter là, vous en savez déjà beaucoup, hélas.
Pourtant, cette petite fable dans la Russie du XIXe passe toute seule. Elle regorge de Tchékhov, évidemment, de petits détails pas vraiment capitaux mais sans lesquels il manquerait quelque chose au texte (aspect qu'on retrouve encore maintenant chez les russes, Zakhar Prilepine le premier). Tchékhov, c'est celui qui écrit sobrement, sans aucune fioriture, et à qui on peut reconnaitre ce que peu d'auteurs ont. Tchékhov est né avec le mot juste. En toute circonstance. Pour tout.
Quant à la remarque qui va suivre, permettez moi de la compléter par d'autre remarques: premièrement, j'ai pesé scrupuleusement mes mots avant de la formuler; deuxièmement, je replace cette remarque partout depuis plusieurs années, depuis que j'ai lu L'ours, comme quoi, ca date pas d'hier.
Maintenant que la préface de la remarque tient la route, je vais pouvoir la coller comme conclusion: Tchékhov se place parmi les meilleurs auteurs jamais publiés.
Là !
18 octobre 2009
San'kia
La quatrième de couverture vante les mérites de Zakhar Prilepine, allant jusqu'à le taxer d'être populaire en Russie, d'être le fer de lance de la nouvelle génération d'auteurs russes contemporains. L'argument principal étant de dire que Prilepine plait à tous: aux vieux parce qu'il montre une jeunesse fade, aux jeunes parce qu'ils l'interprètent dynamique; à l'extrême gauche parce qu'il montre la génération jeune qui veut faire bouger la Russie, aux sympathisants du pouvoir parce qu'il met en scène des jeunes militants qui n'arriveront jamais à rien; etc...
On peut même aller jusqu'à dire que Prilepine a inventé le roman neutre, dans lequel chacun reconnait son époque, son entourage, sa situation, et dans lequel chacun se trouve caressé à lisse-poil, ce qui est toujours agréable, et dans lequel chacun se reconnait par la propre interprétation que chacun fait du roman et des personnages. On peut où bien voir (dans San'kia, du moins) des futurs grandes personnalités influentes, ou de futurs hommes respectables à défaut d'être grandioses, ou des ratés persuadés d'être déjà grands, ou des gentils voulant déjà être influents, ou faire partie d'une masse qui l'est tout en étant individuellement en accordéon, prisonnier entre la vivacité et les moments plus calmes, entre le rythme effréné et celui extrêmement lent.
Ce qui saute au yeux, finalement, est que les points de vues sont très différents les uns des autres, mais qu'après la lecture, on s'apercoit qu'aucun ne prime vraiment sur les autres. On est partagé entre tous et on a même pas forcément besoin d'un tiers (en plus de soi et du livre) pour le cerner, puisque d'une part, San'kia est incernable, et que d'autres part, la profusion d'interprétation qui jaillirait d'un cercle de lecture jaillit en soi même tout seul.
Puisqu'il faut bien dire deux mots sur l'histoire, San'kia est le diminutif de Sacha (entre autres, d'où le piège chez les russes, si tu rencontres un Sacha, un San'kia, un Sanietchka et un Sania, il est fort possible que tu ne rencontre qu'une personne. Chaque prénom est là bas déclinable une dizaine de fois). Il a la vingtaine, est un membre actif d'un parti qui veux révolutionner la Russie, changer le monde, et se contente de casser en attendant de trouver quoi faire de mieux. Derrière la brute du premier chapitre, Sania (je change le diminutif mais pas le personnage, c'est pour voir si vous suivez) se trouve être empêtré dans l'âge du vieil ado et du jeune adulte, qui peine un peu à décoller. Intimidant et ailé en groupe, vulnérable et/ou dérisoire seul.
On devine assez vite que Prilepine décrit le jeune russe type à travers son personnage, et que la fresque qu'il nous met sous les yeux et qui entremêle toute sorte de personnages, entre CRS russes, profs de philo, vétéran de l'Afghanistan, caucasien éméché, fantômes des défunts de la famille, fantômes des vivants de la famille ou autres protagonistes, est un point de vue malicieux qui peut passer pour l'apologie ou le pamphlet de la jeunesse russe actuelle.
Alors évidemment, mais c'est pas une raison pour ne pas le lire ou pour ne pas au moins se pencher sur San'kia, c'est un portrait de la Russie qui évidemment a fonctionné là bas parce que c'est là bas. Mais quand même.
Prilepine peut avoir un oeil malicieux, voir amusé, en voyant son lectorat remarquer qu'il a pris position par rapport à son thème sans pour autant dégager de conclusion évidemte, ni de point de vue évident, et sans qu'on sache même comment lui nous l'a présenté, ni ce qu'il en pense. Pourtant, on devine qu'il a un point de vue tranché la dessus, mais à force de le retourner dans tous les sens, on finit par ne plus savoir où est l'envers de l'endroit. C'est un livre couteau suisse, un roman aux aspects sociologiques indéniables et rigoureux.
Et Prilepine nous montre qu'il n'est pas une cacahuète sur un clavier d'ordi.
08 octobre 2009
Nous les robots!
Ayant depuis longtemps terminé le cycle de Fondation et alors que je ne vous ai toujours pas fait la "critique" des tomes 4 et 5, je vais néanmoins vous toucher un mots sur les 520 premières pages de ce livre. Plus précisément, de la première partie intitulé "Nous les robots". Le reste, je ne l'ai pas encore lu.
Cette partie rassemble 33 nouvelles de robots écrites par Monsieur Isaac. Je me dois de vous dire que si vous avez aimez ses romans, vous adorerez ses nouvelles. Je dirais même qu'elles sont meilleurs, tant son style clair et efficace s'y intègre bien. Tant le message qu'il veut nous faire passer, atteint son but. Dans sa préface, Jacques Goimard commence par ces termes:
"La quintessence d'Asimov, c'est la clarté. Son écriture est si transparente que l'on ne la voit pas. Ses exposés sont si limpides qu'on n'y perd jamais le fil. Avec lui, rien n'est opaque, impénétrable ou rebutant. Toute son œuvre est un monument à la déesse Évidence. Il est le parfait héritier actuel d'une tradition culturelle éminente: la lumière grecque, la sérénité goethéenne, la pureté bien ordonnée des grands classiques français [...]."
Asimov aime la Science et la robotique. A chacune de ses nouvelles, il explore et développe une thématique, une idée. A la fois pour nous émouvoir et nous apprendre. Il est le père des "robots" et a voulu les comprendre. La question des robots dans notre société l'interroge. Les trois lois, que vous devez tous connaître:
1) Un robot ne peut nuire à un être humain ni laisser sans assistance un être humain en danger.
2) Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par les êtres humains, sauf quand ces ordres sont incompatibles avec la première Loi.
3) Un robot doit protéger sa propre existence tant que cette protection n'est pas incompatible avec la Première ou la Deuxième Loi.
A travers ces trois Lois, Asimov invente pour comprendre. Chacune de ces nouvelles sont excellentes, certaines sont meilleurs mais toutes sont géniales! Par ses histoires de robots, c'est le scientifique avide de comprendre et de nous faire comprendre qui parle. Son style est curieux, interrogateur, passionnant! Il sait nous émouvoir et nous surprendre, amener le récit et le suspense. Poser des questions et quelques fois, des réponses...
Les nouvelles sur les robots d'Asimov est LE volume de l'auteur que je vous recommande le plus. Riche, intelligent, il sera vous émouvoir. Ce n'est pas juste de la "sf", mais de la curiosité pour la science, l'avenir, les robots, nos rapport avec eux...
Je vous conseille d'opter pour le volume chez omnibus, certaines nouvelles récentes ne figurent pas dans les volumes de poche. Ajouter à cela les deux romans et cela vous fera moins chère. En plus, le papier est plus beau, car un bouquin comme celui là!... (sourire niais d'un mec épaté!)
Ravhin
30 septembre 2009
C'est de saison!
On en parlait depuis longtemps et enfin on s'est décidé à le faire!
La confrérie des libraires extraordinaires lance à partir de ce mois d'octobre 2009, le prix du livre extraordinaire.
Pourquoi ce prix? D'abord, parce que ça nous amuse de rechercher des bons bouquins (on est libraires après tout et c'est un peu le rôle du métier...) et de débattre entre nous, ce qui nous promet des soirées animés et arrosés...
Ensuite, dans cette période de prix littéraires nous avions, nous aussi, envie de vous faire partager nos choix de lectures et de récompenser le livre de l'année 2009.
Que récompense ce prix? Tout d'abord, précisons qu'il y aura deux listes. Une pour les romans français, une autre pour les romans étrangers. Le choix des livres se fait sur l'année écoulé. En gros, de octobre 2008 à octobre 2009. Chaque libraire extraordinaire, à l'aide d'autres libraires ou non, choisit les meilleurs livres sortis durant la période donnée, le comité exécutif de la confrérie se réunira le nombre de fois nécessaires pour élire, dans chaque catégorie, le meilleur livre de l'année.
La publication de la liste des nominés ne devraient pas tarder. D'ici la fin de la semaine cela devrait être publié. La remise du prix devrait avoir lieu fin octobre/début novembre. Nous vous avertirons dès qu'une date définitive sera décidé!
Ravhin/l'afghan.
14 septembre 2009
Les veilleurs
Si l'on prend en compte mon caractère extraordinaire, on peut prendre mon pari au sérieux: Les veilleurs aura un prix. Je n'ai pas spécialement d'info dessus, mais je suis prêt à le parier.
D'abord parce que quoiqu'on dise, Message à le profil type pour être le fer de lance des éditions du Seuil pour cette rentrée (ou pour la rentrée du Seuil, plus exactement), il a bonne presse, il est partout, il bénéficie de la sympathie du public (ou parce qu'il est jeune, ou parce qu'il publie son premier roman, ou les deux). On peut même le rapprocher de l'aura qui émanait de Là où les tigres sont chez eux (Zulma, 2008) de Blas de Roblès lors de la dernière rentrée automnale. Premier roman, bonne tête, de quoi assurer une place dans les listes des différents prix et de provoquer des discussions quant au sacre autour des tables où l'on décide des lauréats.
Quant au contenu, force est de constater que quelque chose émane du bouquin, même fermé sur une table de nuit. Ne serait-ce qu'en se familiarisant avec l'intrigue, en lisant le synopsis, on voit bien que la rentrée littéraire de cette année repose (entre autres) dessus.
Un homme transparent, que personne ne remarque, plus transparent encore que n'importe quel badaud, sort dans la rue et abat de sang froid trois passants qui avaient le tort de passer au mauvais endroit au mauvais moment, avant de piquer un somme sur les cadavres. On apprend vite que parmi les victimes se trouve une étudiante polonaise qui se trouvait être la maitresse du maire de la ville, qui s'apprête à entamer sa campagne pour prendre sa propre succession à la mairie. Ledit maire a attendu l'enquête et hâté le procès pour faire taire l'opposition qui commencait à avancer l'argument de l'insécurité. Le meurtrier est condamné à perpétuité et très vite, est transféré dans une clinique spécialisée, dirigée par un psychiatre qui fait grincer des dents parce que ses bons résultats sont difficilement contestables. Le psychiatre va devoir collaborer avec un ancien flic, à la demande du maire qu'on devine de plus en plus comme un des hommes les plus importants du pays, pour tenter d'affirmer non la culpabilité du meurtrier, avérée par la cinquantaine de témoins, mais sa responsabilité pénale, ou en d'autres termes, s'il a agit par lui même, ou sur ordre de quelqu'un, ou s'il était manipulé. Evidemment, et parce que c'est pas drôle sinon, la tâche est ardue, il faut enquêter sur un semi-amnésique qui se connait à peine lui même et élucider un mystère que personne au cours des deux derniers mois n'ont pu venir à bout.
Qu'on ne s'inquiète pas, il n' s'agit pas d'un énième polar qui serait adapté au ciné avec Bruce Willis et Christian Bale, d'un genre surfait à force revisites et de réécritures permanentes, bien au contraire. Une fois terminé, j'ai essayé de trouver un élément de comparaison, un auteur ou un bouquin de qui rapprocher Les veilleurs. Je n'ai pas trouvé. D'un côté, on peut le rapprocher de Julien Capron par la ville imaginaire dans le pays imaginaire dans lequel l'action de déroule, à la fois proche de notre monde et totalement différent, obéissant à l'obligation de recréer totalement une mégapole, et carrément une société et un mode de fonctionnement, un quotidien, même, comme avait pu le fiare Capron dans ses bouquins (même si dans ce domaine, Capron à trouvé, parmi les jeunes auteurs, quelqu'un de plus balèze que lui); on peut s'imaginer aussi quelques touches de Cormac McCarthy, dans la restitution des ambiances par des descriptions pas vraiment grandioses ni compactes, justes simples et efficaces; du Harlan Coben dans l'esprit et l'entretien de l'intrigue, la construction alambiquée (parfois trop, même) du récit; on peut aussi trouver un auteur de polar psychologique (mais j'ai beau chercher, je n'en connais pas de vraiment bon, Ravhin va surement nous éclairer là dessus) qui fouille à ce point ses personnages, détaille à ce point son intrigue; Stieg Larsson pour le détail de ses ambiances, même si force est de constater que le succès de Millenium à l'étranger se doit aux ambiances décrites et au cadre de la Suède qu'on ne connait pas forcément partout dans le Monde...
Même si a bien y réfléchir, ca ressemble à tellement d'auteurs que ca ne ressemble plus vraiment à l'un ou à l'autre. A force de ressembler à tout, on finit par ne ressembler qu'à soi. Ben voilà. Tout ca pour dire que je n'ai trouvé personne à qui comparer Vincent Message.
Pour autant, évitons toute méprise dommageable, il s'agit bien là d'un roman de littérature générale. Et c'est là la malice de Message, qui, puisqu'il a inventé un pays, une capitale (ou en tout cas une ville sacrément importante), peut se permettre de critiquer ce qu'il trouve empreint de lacune, comme des systèmes carcéral ou psychiatrique par lesquels il doit viser des instutitions existantes mais qu'il peut se permettre de critiquer puisqu'il les a inventés, même en s'étant inspiré d'un univers existant.
Allez, prenez une aspirine. Et Les veilleurs, aussi. Je vais devoir vous lâcher la grappe et m'arrêter de moi même pour éviter de faire un article au nombre de lignes infini, ou trop imbouffables parce que trop long. Le seul conseil que je peux vous donner est d'éavoir le courage de vous lancer dans un long bouquin, et de couper sa densité par d'autres lectures.
23 juillet 2009
Les fausses mesures
Ravhin, cette fois ci, tu n'auras même pas à t'époumoner en voyant que le visuel n'est pas dans l'album photo, le site de l'éditeur lui même en est dépourvu. ( Ah ouais?^^ >ajout de ravhin)
Cette parenthèse refermée, on va pouvoir passer aux Fausses Mesures, parce qu'on est la pour ca, quand même.
Je sais que beaucoup aiment les critiques auxquelles sont greffées un résumé du bouquin, mais comme d'habitude, je n'en ferais pas. D'autant que Les Fausses Mesures rentre pile poil dans la catégorie de bouquins, non seulement à défendre absolument, mais en plus dans celle des bouquins qu'on a vraiment aimé et pour lesquelles tout synopsis aboutit à un flot abondant et feuillu d'information sur l'histoire elle même et fatalement à un gâchis de la lecture. Parce que oui, si je vous raconte tout, vous n'aurez plus envie de le lire. Joseph Roth, c'est quand même vivant, c'est pas du Kundera. Donc, par pur souci de maintien de votre envie de vous jeter sur Les Fausses Mesures, je tiens à me tenir le plus éloigné possible du risque de faire un résumé trop long qui vous ôterait l'envie de le lire simplement parce que je n'ai pas pu m'arrêter dans mon homélie.
Pourtant, je peux quand même vous en parler. Pour ceux qui aiment la littérature et la bonne vieille expression du genre romanesque, c'est pour vous (tiens, prends le !); et pour ceux qui aiment les contes, c'est pour vous aussi (tiens, prends le, toi aussi !). Je vous sens perdu, d'où la nécessite de développer les lignes précédentes.
Les Fausses Mesures est à situer entre le conte et le roman. J'entends par là qu'on retrouve autant d'expressions de ces deux genres au sein du texte. Effectivement, on retrouve les ficelles que Roth a utilisé dans les contes, malgré la construction du récit comme un bon roman. Malgré le style sur lequel il raconte l'histoire d'Eibenschütz, artilleur reconverti en fonctionnaire dans une région froide de l'Autriche-Hongrie, on discerne le schéma narratif du conte et on peut établir un parallèle avec ETA Hoffmann (ou Andersen), bien que l'univers fantasmagorique ne soit ici pas clairement défini. Par exemple, les personnages eux mêmes sont des personnages de conte, s'il on y regarde bien, et bien que Joseph Roth n'ai pas eu besoin de deux cents pages pour le faire (comme Stieg Larsson, par exemple), on cerne bien les personnages e leur provenance, même si l'exploitation qui en a été faite pour le récit correspond plus à ce qu'on retrouve dans les romans standards.
Mais si, allez, reprend une aspirine.
Outre la manière dont Joseph Roth a travaillé un conte pour le faire entrer dans le genre romanesque, pour ceux qui se le demanderait, on ne se retrouve pas face à un brownie comme d'autres auteurs qui expérimente un roman qui mêle plusieurs genre. On est pas dans la densité de Julien Capron ou de Chloé Delaume, mais on se retrouve dans un style assez dépouillé qui ne s'encombre pas de fioritures diverses, ni de bibelots superflus, ni de moulures circonstancielles, ni de trucs et de machins surnuméraires.
Pour ceux qui aiment les métaphores à deux balles, enfin, ce roman est comme un torrent de montagne. Il suffit de se planter devant et de se laisser porter par lui. Je mets d'ailleurs au défi le premier venu (et les autres aussi) d'avoir recours à un marque page pour la lecture des Fausses Mesures.
(Putain, je me suis jamais vu aussi dythirambique...)
05 juin 2009
Fuck America !
Maintenant qu'il est revenu à la vie bloguesque et aux affres du cybermonde, Adnihilo a du pain sur la planche tant il a eu le temps nécessaire pour lire pendant ce long mois sans internet et durant lequel je me languissais de vous tous.
Pour commencer, j'ai lu, en grande partie au jardin du Luxembourg, Fuck America, d'Edgar Hilsenrath, qu'Attila a eu la bonne idée de traduire et de publier.
Le bouquin est en grande partie autobiographique, ce qui m'évite un long paragraphe. Je veux dire par là qu'au lieu de présenter l'auteur et le bouquin, je vais faire d'une pierre deux coups. C'est d'ailleurs ce qui me vaut mon statut de Libraire Extraordinaire.
Edgar se pseudonimyse dans le livre Jakob Bronsky, émigré allemand perdu des années dans l'immensité de New-York, trainant de petit boulot en petit boulot, comptant éternellement ses sous, écrivant tout le temps, s'adonnant pour survivre à des magouilles de légitime défense et pleurant sa bite en friche au sortir de la Guerre qui a tout ravagé sur son passage, lui y compris. Employée comme ca, l'expression concernant la bite peut surprendre, mais je ne fais que calquer l'état d'esprit de Bronsky-Hilsenrath dans mon modeste post.
On est pas si loin de Fante ou Bukowski, avec un genre de personnage qui aimerait bien choper mais qui ne peut pas, gêné par ses comptes d'apothicaires et sa réputation de prêt à tout pour quelques dollars de plus qui lui octroient quelques jours de vacances en plus, qui lui permet d'écrire, malgré sa bite en jachère. On peut même avancer qu'en dépit de certains efforts, il n'arrive pas à s'intégrer, barrière supplémentaire à l'usage de sa bite.
Détrompons nous pourtant, il ne s'agit pas d'un manuel de dépression, même si l'histoire n'est pas joyeuse. Il s'agit d'un roman qui, malgré son manque de gaité, est totalement absurde et dans lequel florissent des énormités ou des passages déjantés embués d'alcool divers.
En revanche, n'allez pas imaginer un texte bon enfant, c'est cru, sans ambages et grincant, ca ne s'embarrasse de rien et ca va directement à l'essentiel, malgré la richesse du personnage principal (pas en dollars, mais vous aurez bien compris le sens de cette phrase) et sa truculence.
Ca vaut le coup, le défaut (si c'en est un) étant le temps d'exploration exigé par le texte, on ne peut pas dire que ca soit si long que le suggère le dos du livre. Mais bon...
09 avril 2009
Du vent dans les branches de Sassafras
Après Pons qui trucide sa femme et ses voisins, des vacances en Bretagne dans une ville de province aseptisée (mais néanmoins reposante), un Murakami qu'on peut oublier sans cas de conscience, une bouse pseudo érotico-intello-prétentieuse, un bouquin rigolo s'imposait.
Et comme la réception d'Obaldia à l'Académie s'était faite à une époque où c'était un gage de qualité, je me suis dit que c'était une bonne idée de se pencher sur Du vent dans les branches de sassafras.
En commencant la lecture, on s'attent à tout, sauf à ce sur quoi on tombe. Nez à nez, même. En effet, sassafras n'est pas un lieu, mais un arbre, ca ressemble même à ca. Etant donné qu'on le retrouve plutôt dans le centre est des Etats-Unis, on ne va pas s'étonner qu'Oeil-de-Lynx, le Peau-Rouge de la pièce, s'en serve pour communiquer à ses troupes la situations des cow-boys prisonniers de leur ranch assailli.
Obaldia se défoule pas mal, dans sa pièce. Il campe bien les personnages, les excluant tous de la normalité. On se retrouve avec un vieux de soixante dix ans (comme pouvait l'être Claude Rich dans Coeurs, de Resnais), un toubib qui se pochtronne à longueur de scènes, une femme soumise, une fille entrant parfaitement dans le canon de beauté de maintenant, un fils jeune et pâle blouson de cuir, un sherif blasé mais courageux et espagnol, des indiens pas bilingues et même une prostituée as de la gâchette.
Tout ce petit monde, au milieu du dix neuvième siècle, un peu à l'est des états où s'illustraient Wyatt Earp, Jesse
James, les frères McLaury, "Wild" Bill Hikok (éphémère mari de Calamity Jane), "Curly" Bill Brocious, Doc Holliday, Daniel Boone ou encore Frank Quantrill, Obaldia flingue l'aura des as de la gâchette en reconstituant la situation type du cow boy en détresse mais qui résiste jusqu'au bout, les dépeignant comme peut le faire le quotidien. De même que le roi Arthur, pour rester dans la mythologie, ne devait pas être le plu noble des hommes tous les jours, il devait par exemple forcément dire des gros mots (comme le démontre Alexandre Astier, par exemple).
Parce que oui, le western et ses mythes sont la mythologie américaine. Et Du vent dans les branches de sassafras, par son décalage et son cynisme lorsqu'il s'agit de légendes, se rapproche de Kaamelott. L'un châtie bien les légendes bretonnes, l'autre le mythe sheriff et des as de la gâchette, des vrais. Du western.
01 avril 2009
La théorie du panda
Sur un conseil de Carotte, Adnihilo le Grand s'est lancé à corps perdu dans La théorie du panda, et ca l'a pas mal reposé.
C'est un bouquin qui ressemble à des vacances, une ville, quelque part en Bretagne, sans nom ni identité, où l'on peut vite s'ennuyer si l'on y vient pour faire la fête, mais qui recèle de sympathiques bonnes gens. C'est un livre zen, à lire pendant une période de rush, entre deux jours de boulot, on en ressort zen et apaisé avant d'attaquer à nouveau l'emballement du taff. On y découvre tout un tas de personnages tranquilles, entre vacanciers et calme des petites villes de provinces.
Une critique plus étoffée exigerait que raconte toute l'histoire, mais vous connaissez mon aversion pour les synopsis, critique faussée par le goût du rédacteur. La théorie du panda est le bouquin type pour lequel un synopsis est superflu, on fait mieux de se jeter dedans sans retenue sans avoir aucune idée de sur quoi on va tomber plutôt que de s'attendre plutôt que de s'attendre à quelque chose en particulier.
En revanche, on remarquera la plume de Pascal Garnier, qui, sans s'embrouiller dans des phrases que vingt lignes dans lesquelles se chevauchent des virgules et où des parenthèses s'accouplent sans se cacher, il arrive à raconter de fort belle manière une belle histoire dans une jolie langue (pour ne pas répéter belle, parce que jolie est un épithète niais avec des noeuds dans les cheveux. Enfin, des rubans, je veux dire). Garnier prouve que même sans ciseler sa plume, on peut donner du cachet à un texte. Prends en de la graine, Echenoz !
Quant à Carotte, merci du conseil !
