19 octobre 2009
Le violon de Rotschild
En voilà une critique dont la rédaction s'annonce épineuse. Le violon de Rotschild, petit texte de Tchékhov, ne pèse que trente pages. Le but est d'en parler sans le parapgraser jusqu'à retranscrire le récit entier avec des mots différent.
Pour planter le décor (mais le planter dans quoi ?), Iakov est vieux, il habite une petite isba depuis quarante ans avec sa femme, et fabrique des cercueils. Iakov compte plus les sous qu'il ne gagne pas que ceux qu'il gagne. Jusqu'au jour ou Marfia, madame Iakov s'éteint. Autant s'arrêter là, vous en savez déjà beaucoup, hélas.
Pourtant, cette petite fable dans la Russie du XIXe passe toute seule. Elle regorge de Tchékhov, évidemment, de petits détails pas vraiment capitaux mais sans lesquels il manquerait quelque chose au texte (aspect qu'on retrouve encore maintenant chez les russes, Zakhar Prilepine le premier). Tchékhov, c'est celui qui écrit sobrement, sans aucune fioriture, et à qui on peut reconnaitre ce que peu d'auteurs ont. Tchékhov est né avec le mot juste. En toute circonstance. Pour tout.
Quant à la remarque qui va suivre, permettez moi de la compléter par d'autre remarques: premièrement, j'ai pesé scrupuleusement mes mots avant de la formuler; deuxièmement, je replace cette remarque partout depuis plusieurs années, depuis que j'ai lu L'ours, comme quoi, ca date pas d'hier.
Maintenant que la préface de la remarque tient la route, je vais pouvoir la coller comme conclusion: Tchékhov se place parmi les meilleurs auteurs jamais publiés.
Là !
18 octobre 2009
San'kia
La quatrième de couverture vante les mérites de Zakhar Prilepine, allant jusqu'à le taxer d'être populaire en Russie, d'être le fer de lance de la nouvelle génération d'auteurs russes contemporains. L'argument principal étant de dire que Prilepine plait à tous: aux vieux parce qu'il montre une jeunesse fade, aux jeunes parce qu'ils l'interprètent dynamique; à l'extrême gauche parce qu'il montre la génération jeune qui veut faire bouger la Russie, aux sympathisants du pouvoir parce qu'il met en scène des jeunes militants qui n'arriveront jamais à rien; etc...
On peut même aller jusqu'à dire que Prilepine a inventé le roman neutre, dans lequel chacun reconnait son époque, son entourage, sa situation, et dans lequel chacun se trouve caressé à lisse-poil, ce qui est toujours agréable, et dans lequel chacun se reconnait par la propre interprétation que chacun fait du roman et des personnages. On peut où bien voir (dans San'kia, du moins) des futurs grandes personnalités influentes, ou de futurs hommes respectables à défaut d'être grandioses, ou des ratés persuadés d'être déjà grands, ou des gentils voulant déjà être influents, ou faire partie d'une masse qui l'est tout en étant individuellement en accordéon, prisonnier entre la vivacité et les moments plus calmes, entre le rythme effréné et celui extrêmement lent.
Ce qui saute au yeux, finalement, est que les points de vues sont très différents les uns des autres, mais qu'après la lecture, on s'apercoit qu'aucun ne prime vraiment sur les autres. On est partagé entre tous et on a même pas forcément besoin d'un tiers (en plus de soi et du livre) pour le cerner, puisque d'une part, San'kia est incernable, et que d'autres part, la profusion d'interprétation qui jaillirait d'un cercle de lecture jaillit en soi même tout seul.
Puisqu'il faut bien dire deux mots sur l'histoire, San'kia est le diminutif de Sacha (entre autres, d'où le piège chez les russes, si tu rencontres un Sacha, un San'kia, un Sanietchka et un Sania, il est fort possible que tu ne rencontre qu'une personne. Chaque prénom est là bas déclinable une dizaine de fois). Il a la vingtaine, est un membre actif d'un parti qui veux révolutionner la Russie, changer le monde, et se contente de casser en attendant de trouver quoi faire de mieux. Derrière la brute du premier chapitre, Sania (je change le diminutif mais pas le personnage, c'est pour voir si vous suivez) se trouve être empêtré dans l'âge du vieil ado et du jeune adulte, qui peine un peu à décoller. Intimidant et ailé en groupe, vulnérable et/ou dérisoire seul.
On devine assez vite que Prilepine décrit le jeune russe type à travers son personnage, et que la fresque qu'il nous met sous les yeux et qui entremêle toute sorte de personnages, entre CRS russes, profs de philo, vétéran de l'Afghanistan, caucasien éméché, fantômes des défunts de la famille, fantômes des vivants de la famille ou autres protagonistes, est un point de vue malicieux qui peut passer pour l'apologie ou le pamphlet de la jeunesse russe actuelle.
Alors évidemment, mais c'est pas une raison pour ne pas le lire ou pour ne pas au moins se pencher sur San'kia, c'est un portrait de la Russie qui évidemment a fonctionné là bas parce que c'est là bas. Mais quand même.
Prilepine peut avoir un oeil malicieux, voir amusé, en voyant son lectorat remarquer qu'il a pris position par rapport à son thème sans pour autant dégager de conclusion évidemte, ni de point de vue évident, et sans qu'on sache même comment lui nous l'a présenté, ni ce qu'il en pense. Pourtant, on devine qu'il a un point de vue tranché la dessus, mais à force de le retourner dans tous les sens, on finit par ne plus savoir où est l'envers de l'endroit. C'est un livre couteau suisse, un roman aux aspects sociologiques indéniables et rigoureux.
Et Prilepine nous montre qu'il n'est pas une cacahuète sur un clavier d'ordi.
28 août 2009
Ce titre porte bien son nom.
Mais je ne dirais rien à propos du corolaire entre ce titre et ce que j'en dis.
L'idiot. Fedor Dostoïevski, Actes Sud, environ 10€ ( deux volumes )
J'ai commencé par le plus grand des hasards ce livre. Je tape dans le classique, je sais. Mais c'est pas forcément une valeur sûre.
Seulement j'ai beaucoup accroché à cet ouvrage. Mon commentaire sera succinct car ma lecture a oublié l'objectivité du libraire ( objectivité qui n'existe pas ).
Beaucoup de gens savent qu'un livre est dangereux. D'abord pour soi-même, les autres je m'en fous un peu. Pour la bonne raison qu'il peut se cacher entre les lignes des souvenirs. Des bons, des mauvais, des pires. C'est en ça qu'un livre peut vous marquer plus qu'un autre.
C'est pour cette raison que j'ai de plus en plus de mal à lire. Je préfère écrire davantage et errer. Mais je me dois à vous ( lecteurs )
J'ai retrouvé beaucoup de moi dans ce livre. D'autant après un voyage personnel dont je n'ai plus aucune envie de parler à qui que ce soit.
J'ai même presque plus envie de continuer cette critique. Je vais dire quoi, c'est bien, c'est un peu lourd à lire, c'est presque une indigestion de dialogue, c'est trop de la balle.
Mais faut faire semblant, toujours montrer qu'on a la patate, le super sourire. Et toutes ces conneries.
Alors voilà. On a un peu de mal avec cet ouvrage, mais il est d'une force saisissante, le personnage du prince, de Rogojine ( je l'aime bien celui-là ) de Nastassia Filipovna. On les retrouve dans notre vie de tous les jours. Je me suis trouvé trop de points communs avec le prince. Mais la lecture est fascinante, une telle écriture ne mérite pas qu'on ferme ce livre.
Après libre à vous de vous contenter des blablas habituels sur Dostoïevski. Mais j'estime qu'on doit en lire un au moins une fois dans sa vie.
Et je me demande ce que je vais pouvoir lire après ça. Laissons le hasard user de son charme.
23 avril 2009
Je suis ton petit-fils
Qu'on me permette, après quelques pages lues, de faire la moue. Ravhin remarque (à tort ?) que je ne poste pas beaucoup de critiques dithyrambiques, qu'il ne s'attende pas à en lire une ce soir.
Comme le suggère la couverture (chelou) et l'auteur (contemporain, jeune et russe) on peut s'attendre à un bouquin de la trempe d'Ikonnikov, soit, comme un paquet de plaisant auteurs russes actuels, des énormités et des scènes absurdes écrites sur un ton tellement monocorde qu'elles paraissent presque comme ordnaires. Alors, après la décéptions du Dieu des animaux dont j'ai réussi à parler dans le post précédent, je me suis dit qu'un auteur russe à moitié fou (comme Svetislav Basara, d'ailleurs, mais avec la qualité qui fait défaut à Kotcherguine, pour ce volume en tout cas) pouvait faire repartir sur de bons rails mes choix de lecture.
Eh ben non. Kotcherguine n'est pas du tout fou et Actes Sud publie trop, ces temps ci. Il est même trop normal comparé à Kourkov, Ikonnikov ou Sorokine. Le personnage du roman de Kotcherguine est Kotcherguine, exilé temporairement en Belgique dans une résidence d'auteur pour pondre un roman, et décide de parler dans son futur prochain né de son grand père, ministre sous le régime du parti unique. Il s'agit pourtant d'une facon détournée de parler de sa grand mère, mamie-gâteau effacé par le personnage charismatique qu'est son mari.
Kotcherguine a connu sa grand-mère qui exercait sur lui une certaine fascination assez inintéressante. Tout le monde a connu et admiré ses grands-parents et peu de monde leur consacre un livre où l'on peut raconter les sorties en ville, les soirées à discuter, les bons gâteaux et tout les petits souvenirs d'enfance. Par exemple, mes grands parents habitent sur la Manche et chaque sortie sur la plage qui jouxte leur maison est consacrée à des recherches acharnées de cailloux verts, débris de bouteilles polis et rejetés par la mer (les voisins appellent ca des trésors mais l'appelation exacte est bien cailloux verts), et pourtant, moi qui espère être publié, je ne raconterais pas ca dans mon bouquin parce que ca n'a aucun intérêt. La digression elle même entre parenthèse est destinée auxdits voisins et est circonstancielle.
Le livre d'Ilya Kotcherguine aussi. Il est sans doute intéressant à lire quand on a connu la grand mère de l'auteur, mais en tout cas, ce n'est pas mon cas.
23 mars 2009
Etonnement pré-dominical, post-dominical, et puis dominical aussi
Qu'on me permette d'être surpris par une publication d'Actes Sud, qui met à l'office "Des nouvelles d'Agafia".
Il me faut préciser avant toute chose que cet article part déjà sur un ton indigné qui ne reflète pas du tout le fond de ma pensée, mais que l'on peut en revanche mettre sur le compte de l'avancement de la nuit, heure où tous les gens normaux rêvent de palmiers, de femmes nues, d'airbus, de leur enfance, de coupe-ongles, de rasoir à sextuple lame ou de quoi que ce soit qui soit produit par leur imagination (j'ai déjà rêvé de post-it, après tout...).
Paraissent en effet Des nouvelles d'Agafia, de Vassili Peskov, reporter russe intrigué par la famille Lykov, dont Agafia Lykova est la seule survivante, et qui en a fait des bouquins. Pour vous mettre dans le bain, les Lykov, engagé religieusement, sont allés se paumer en Sibérie pour échapper à l'anticléricalisme soviétique et se sont embarqués dans une longue robinsonnade de plus de cinquantes piges au point que tout le monde, le pouvoir y compris, les ont oubliés. A la fin des années 1970, des météorologues russes qui passaient là où aucun russe (hormis un Lykov) n'avait mis le pied depuis un bon siècle n'était passé (au point qu'on disait le coin vierge de toute activité humaine). Quelques années plus tard, la découverte de la famille de Karp Ossipovitch Lykov et de sa sémillante famille a été rendue publique, et tout le monde s'est intéressé à l'histoire, évidemment, même Brejnev, qui a préféré enterré l'histoire et laisser les Crusoé dans leur lopin géant de Sibérie.
Peskov est régulièrement allé leur rendre visite, et Agafia, maintenant seule survivante, a embauché (ou du moins converti) quelques personnes perdues (un chasseur qui a loupé l'hélico pour retourner chez lui, par exemple) à vivre avec elle. Ils sont donc trois à vivre dans un domaine de fortune mais qui résiste à tout depuis les années 1930 ou 1940.
Qu'on me permette donc de m'étonner qu'on fasse sortir une suite dix sept ans après "Ermites dans la Taiga" (Vladimir Peskov, Actes Sud, 1992), épuisé depuis déjà une petite dizaine d'années. Autant, une suite est sympathique, autant on peut réimprimer le premier. Quand même. Pour ceux qui ne l'ont pas lu à l'époque... Pour introduire la suite... Allez...
15 novembre 2008
Le problème, c'est que le cadavre est resté vivant
Ah, Alexandre Ikonnikov ! Voilà un homme qui doit être heureux d'être
russe. S'il vivait en France, on aurait pu faire des quintaux de
calembours pourris et autres jeux de vaseux sur son nom.
Et en plus,
il n'écrit pas trop mal. Pas de quoi faire un prix Andrei Biely, mais
il faut bien remarquer que ca ferait mal au coeur quand ême d'utiliser
son bouquin pour emballer un maquereau fraichement pêché. Alors que
pour Guillaume Musso ca poserait pas de problème: ca s'appelle le
recyclage et Delanoe est pour.
Pour en revenir à Ikonnikov, c'est
plaisant, disais-je. Ca reflète assez bien la Russie actuelle et la
montre sous un angle qu'on ne connait pas tellement enfin de compte, ca
ne montre pas les intrigues compliquées des hautees sphères du pouvoir,
des dollars (oui, je sais, mais il y a encore quelques années, le
dollar était plus utilisé dans l'ex-URSS que le rouble, trop dévalué)
et de la coke. Ca ne montre pas Poutine mais un Sotnikov. Ou pour
donner un élément de comparaison, ca ne montre pas un Sarko, mais un
Fouselier (par exemple. enfin, j'entends par "Fouselier" un inconnu, un
gérant d'une Brioche Dorée ou un magasinier de Monoprix, même si là
bas, on parle plus de postier ou de directeur de kolkhoze.)
Le tout
se présente sous forme de nouvelles assez courtes et de temps à autres
assez décalées, ce qui laisse place à des phrases complètement
absurdes, telles "Le problème, c'est que le cadavre est resté vivant"
ou bien à propos d'une course de jeep organisée dans un stade municipal
par l'armée: "Il a foncé pleins gaz dans la tribune en criant "Bordel
de merde, qu'est que que vous avez tous à me regarder comme des cons
?". On se retrouve avec des quidams se retrouvant par un concours de
circonstances à s'endormir dans un cercueil avec un sac de comcombres
trempés à la main, un racketteur sympathisant avec sa victime et lui
offrant finalement une vodka... Il n'est pas interdit de s'imaginer que
ce livre, "Dernières nouvelles du bourbier" est noir mais ce serait se
tromper. Même si les thèmes des nouvelles ne sont pas des plus joyeux,
c'est un livre qui reste assez gai grâce à l'humour grincant dont
Ikonnikov a fait preuve. C'est corosif, c'est hilarant, ca rince des
tripes et la rate.
Si le cercle de lecture des Mouches sont des
casse-cou de la littérature et prêts à s'aventurer dans des auteurs
dont la notoriété ne doit pas dépasser Brest-Litovsk, "Dernières
nouvelles du bourbier" pourrait parfaitement être un bon choix. Mais
qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit. Je ne veux
influencer personne.

