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               Aujourd’hui, juste avant de lancer la rentrée littéraire dans le flot improbable de la routine, juste au moment où je me lance dans de longues phrases kitsch au sens incertain et juste parce que je fais ce que je veux, je me ramène avec un film. Voilà.

                Qu’on se rassure, quand même, le film est adapté d’un roman, hein ? On reste dans la littérature, quand même. Le film vient de Sofia Coppola et la matière qu’elle exploite de Thomas Cullinan et d’un texte éponyme traduit il n’y a pas si longtemps par feu Passage du Nord-Ouest qui nous manque quand même pas mal. Si décor à planter il y a, malgré la bande annonce et la presse que les Coppola peuvent avoir, il faut s’imaginer dans un pensionnat de jeunes filles à moitié désert pas très loin de la ligne de front de la guerre civile américaine. Assez peu de connexions avec l’histoire, l’armée où le film de guerre, néanmoins, même si tout découle du climat et du conflit. C’est l’arrivée d’un soldat de l’Union, les abolitionnistes du Nord, qui donne l’élan de l’histoire qui nous est racontée. On a donc un soldat du Nord, à moitié crevé et recueilli dans les bois et un pensionnat de jeunes filles du Sud, catholiques et pratiquantes, dont l’éducation a été confiée à une quinqua conservatrice. N’allons chercher là-dedans, qu’il s’agisse du texte ou de l’adaptation, aucun engagement macho ou féministe. Contrairement à ce qu’on nous balance, les personnages et leurs interactions ne se résument pas à un schéma manichéen et l’important parmi eux ne concerne pas le genre mais à peu près toutes leurs différences. L’histoire telle qu’elle est bâtie par de ce principe-là.

                Le film est lent et tout son intérêt réside là-dedans. Chaque spectateur et chaque lecteur se fera son avis sur les personnages, saura voir qui est la morue, qui est le connard, qui est la sainte et qui est le gentleman. Et quand. Et à propos de quoi. Et verra qu’il n’y a de réponses qu’au sein des personnages eux-mêmes, d’autant plus qu’il aura eu le temps, tout le temps de les disséquer à loisir grâce au rythme posé du film.
                Quoiqu’il ne soit pas vraiment posé. Même sans éclat de voix, même sans engueulade ou mandale, peut-être que le film est un peu violent, sournoisement. L’effet de ladite violence n’est pas traumatisant, mais ce que les personnages endurent, font endurer et s’impose, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes, qu’à leurs opinions, leur idées et ce qu’il fait ce qu’ils sont. Ils sont violents par la proximité de leur opposé qui malmène leurs certitudes, par la toxicité que chacun gardait, taisait ou ne soupçonnait pas et qui se révèle par le biais de la présence de l’autre, bien qu’elle soit indispensable pour satisfaire leurs valeurs. Les valeurs de chacun deviennent contradictoires et rongent l’ensemble des personnages, et tout sort de là.

                On peut reprocher tout un tas de trucs à la réalisation en général, et en y regardant de plus près, les mêmes choses que ce qu’on reprochait à Sophia Coppola lors de la sortie de Marie-Antoinette, mais l’intérêt du film n’est pas là. Ce n’est pas la réalisation, la musique, un facteur d’ambiance précis qui pose question et qui doit attirer le lecteur, mais le contenu. D’où, Les proies.

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