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Il y a ceci de merveilleux et gênants chez les auteurs anglo-saxons qu’ils sont trop imaginatifs. SI on prend, par exemple, l’exemple de Jenni Fagan, parce que c’est de son texte dont parle aujourd’hui, on distingue bien les deux faces de sa principale qualité.

L’imagination, j’entends. Pas l’écriture, quali et discrète et qui sert parfaitement le récit comme elle le doit ; pas non plus l’imaginaire, différent de l’imagination dans sa source initiale (on n’est pas dans Valérian, quand même). La base du roman est assez simple et riche de beaucoup de choses. En schématisant pour ne spoiler personne, soyons sur Britannia d’ici deux ou trois ans au moment où s’ouvre une nouvelle ère glaciaire. Les températures chutent, la société s’affole de toutes parts mais reste ) peu près intacte, à ceci près que les conditions climatiques alarmantes ont poussé le souverainisme des états vers l’obsolescence et assure son remplacement idéologique par une corporatocratie ultra-libérale qui est loin de provoquer un consensus où que ce soit. Base solide, donc, et l’imagination nécessaire à son développement demande des ressources intellectuelles dont Jenni Fagan jouit sans les étaler. Là-dessus, très bien.
Le développement de l’intrigue ne part pas tant que ça vers la science-fiction qu’on frôlait lors des premières pages et vers laquelle on aurait pu penser que le texte tendrait. Les personnages eux-mêmes, marginaux dans un village improvisé, prennent finalement plus de place que l’intrigue elle-même, et en cela, le contrepied sur le lecteur est réussi. La dimension sociale n’est pas outrageuse ni racoleuse, établit un parallèle discret avec notre époque actuelle mais reste sous le couvert de l’anticipation, bien qu’elle ne verse pas trop dans ce terreau-là, même s’il est proche.

C’est juste après, que le mets le bémol et m’oppose à moi-même. L’imagination trop fourni rend le récit trop riche. Il fourmille de petits détails dont l’apport est minime. Le rythme s’en trouve ralenti, accroche un peu plus l’esprit et la lecture est moins fluide. Trop détaillé, le texte prend une valeur d’image sous nos yeux et ne laisse plus vraiment de place à l’imagination du lecteur, lui retirant le droit pouvoir se figurer le personnage de Dylan avec un pantalon vert s’il le souhaite. Même si, picturalement, de grandes idées confèrent au texte une densité poétique inattendue, ces mêmes belles images sont parfois bouffies par des descriptions hors-sujet. Cette scène de parhélie, par exemple, rare phénomène sur terre, où le calme contagieux du personnage qui admire la beauté du paysage en sortant de chez lui est sitôt rompu par une précision sur sa colonne vertébrale qui apparait lorsque son t-shirt remonte parce qu’il a levé le bras. C’est dommage, contre-productif, parfois, comme si la plume était hyperactive et demandait de trop dire.

Même si parfois, il faut apprendre à se taire (et personne n’en voudra à personne, qu’on se le dise), il y a un paquet de trucs à retirer des Mangeurs de lumières. Même trop riche (sans doute par volonté de trop bien faire), même sans laisser de place au lecteur, le texte vaut quand même le coup d’œil. Sans qu’il soit prioritaire, autant ne pas passer à côté.