all-fuck-you-Favim

 

Il y a des trimestres, comme ca, t'as pas envie. Tu regardes les nouveautés arriver, les mains sur les hanches, tu relèves la tête vers les étals et tu sens, malgré toi, le mouvement de balancier de ta tête. Celui qui part profond, de la nuque et des cervicales, tu ne sens pas tes veines sortir de toi parce que tu n'es pas énervé, mais tu sens ta peau rouler dessus.

Et alors, quoi ? Arrivent dans tes cartons Yachar Kemal, Chota Roustavéli, Ezra Boto, Charles-Albert Cingria, Cesare Pavese, Alexandre Blok et Karel Capek à l'unité, en réassort, pour remplacer les exemplaires vendus les jours précédents, et dans les colis suivants, des piles de Clotide Coquet qui te sautent à la gorge. Puis le quatorzième retour d'Alexandre Jardin, toujours moins fanfaronnant que le dernier. Puis la suite de la suite de la suite (...) de la suite de Bridget Jones. Puis, Foenkinos qui sort du bois à son tour.
Par souci de professionalisme, tu les installes bien, les mets en valeur entre une palanquée de leurs congénères qui te sont tous plus étrangersles uns que les autres, même si vous cohabitez. Le même sentiment d'appartenance à une noble corporation te pousserait bien à les lire. Tu entends même, au milieu du champ de nouveautés que, pour la plupart, le temps enfouira voracement sous lui même, Antonio Moresco qui t'appelle. Sa voix perdue au milieu du spectre dissonnant formé par toutes celles de la rentrée. Moresco n'a pas l'air d'utiliser les mêmes notes que tous les autres. Tu t'approches, considère son texte et la couverture orange de Verdier, puis passe ton chemin, appelé par Pasolini. Il faut que tu lui expliques que tu viendras le voir plus tard, le temps de te mettre au clair avec les auteurs de la rentrée à propos du pacte que tu as passé avec leurs textes. Ta feuille de route devrait passer par Biancarelli, Cohen, Frioux, Maynard, Caligaris et Raufast, entre autres. Tu imaginais Kemal, Arland, Wolfson, Zviaguintsev, Burel et Wieland passer juste après eux, mais tu préfererais les voir passer avant. A côté de toi, Handke approuve tacitement.

Et puis merde ! Allez tous vous faire foutre. Les mois de septembre se ressemblent tous, avec ce flot ininterrompu de Delacourt, Djian et Nothomb; de prix faussement mystérieux, de jury qui bouffe dans le centre de Paris et annonce lentement un lauréat après avoir balancé, de loin, des listes de plus en plus resserées pour primer le meilleur blockbuster; d'actualisation de page Google aux alentours de treize heures pour être au taquet sur un Prix Nobel qui sort de nulle part; d'éternels noms qui reviennent sur les couvertures et pages de Télérama, où toujours Gallimard, Lattès et Stock étalent des auteurs au noms censés faire frémir par leur charisme qui ne se mesurent plus par la portée ni la qualité de leur plume mais leur capacité à générer des statistiques. Septembre semble atteint de mercantilite aiguë.
Moresco tente encore de t'appeler, tu entends Daho de l'autre côté, au milieu de tous les autres seconds couteaux consacrés par l'édition au nom de l'angoisse de passer à côté d'un potentiel futur Patrick Modiano, devenu Dieu non pas par sa plume, mais par un sacre. Faulkner, Bounine, Elytis, Hesse et Modiano figurent tous au palmarès de la grande Suède, tous sont donc égaux. Hesse et Modiano, même combat. Le sacre espéré, même à long terme, prime plus sur la qualité du texte. Dans le doute, publie, affirme que c'est bon, balance au lecteur, et on verra bien. La surproduction évite le doute et le raté éditorial. Publie à mort, tout le monde, toutes les plumes, noient ceux aux les capacités littéraires exceptionnelles au milieu de tous ceux qui n'en ont pas, abolis l'exigence et la recherche de qualité, la fierté d'avoir trouvé une pépite pure, mets des gravillons avec si tu ne les distingues pas. Le lecteur, libraire ou badaud, saura peut-être les retrouver, et si jamais un tas de monde passe à côté, c'est que les qualités n'étaient finalement pas là. La qualité littéraire est un bon de commande. A côté de toi, Peter Handke se prend la tête dans les mains.

Ton chouchou aussi tombe dans le mercantile et la surexposition, ton bastion branle, tu quittes ta capitale. Sur le grand balcon de ton palais de province où tu sièges en attendant le déluge, tu t'interroges en t'en grillant une. Tu regardes la flamme de ton briquet chercher le bout de ta clope et t'apercois que tu t'es petit à petit déconnecté des obligations du monde que tu as intégré. Tu expires ta fumée après t'être un peu cramé les bronches, tu tousses. Tu rentres en snobant la pile estampillée Services de presse. Demain, tu retrouveras tes étals de nouveautés en mini-jupes et bas résilles tenter de mieux t'aguicher que son voisin. Tu repartiras à la filoche.

Mais, tu les emmerdes. Tu leur offres la possibilité de vendre leur corps au lecteur badaud qui passe par là, tu devrais texter la marchandise, la connaitre sur le bout des doigts pour l'aider encore à afficher des pourcentages sur des tableaux. Drago Jancar et André de Richaud ne méritent pas ca. Tu te dis qu'il n'y a pas de raison de les déprogrammer pour mettre Carrère à la place. Ceux qui préfèrent se jeter en lui le peuvent, tu n'as aucune raison de les en empêcher. Toi aussi, tu pourrais raccoler et les sortir de ce circuit prémâché, les envoyer lire André de Richaud et David de Sassoun, mais la force te manque. Tu as choisi d'être dans cette arcane du livre, alors joue le jeu. Emmerde Carrère, mais regarde Daho et Moresco qui méritent mieux que l'anonymat créé par l'affluence anarcho-épileptique autour d'eux. Ne lis pas les fadasseries et les statistiqueries.
Et même, pars sur autre chose. Une immense frange de lecteurs silencieux voient septembre comme le mois juste après août, pas comme une foire frénétique. Un lâcher de littérature de masse, pas pour la littérature mais pour la masse. Eux ne bronchent pas, se font tout petits, mais ce sont eux qui sont les plus nombreux. Eux, la majorité silencieuse, fument ceux qui achètent la petite partie de la masse qui génère des chiffres, et qui laisse le reste sur le trottoir.

Le reste est vaste, le reste a deux mille ans, voire plus. Tu as une vie pour rattraper deux mille ans de littérature.