lejourdescorneilles02

"Cet après-midi, il faut que j'écrive dessus" j'ai dit au pigeon catatonique que j'ai chassé du balcon, ce matin. "Mais le truc, c'est de trouver comment." Soyez donc indulgent, je vais tenter de définir et de vous décrire ce qui ne peut pas l'être.

Parce que ce ne sont pas les personnages et le postulat de base qui poseront problème. Deux marginaux dans la forêt, qui vivent en ermites irrascibles, le père prenant bien soin de s'assurer le retrait de son fils de la vie standard actuelle pour pouvoir légitimer le sien, une relation-père fils très étrange et malsaine à sa manière, sans qu'on puisse jauger cette malsanité sur les repères sociétaux qu'on a. Le décor est planté, et on a pas eu de problème particulier pour énoncer ca.
Tout l'intérêt du texte, et ce qui le met même en marge des autres fruits de la littérature contemporaine. Beauchemin s'est livré à une certaine recherche sur la langue, entre le rustique et l'intello, comme si la cabane du père et du fils était également le lieu d'une scécéssion linguistique. L'histoire racontée par ledit fils est armée d'un vocabulaire construit en marge de tout, travaillé différemment du notre et parfaitement compréhensible pour autant, comme une réinvention du francais qu'on utilise tous.
Le fils, dépourvu de tout prénom, l'aurait presque naturellement inventé lui même, entre le père taiseux et la fantôme silencieux de la mère, développant avec un intellect et une rhétorique propre à son esprit et exprimant avec une élégance singulière des idées et arguments classiques, mais les ornant d'un caractère bien plus dense que leur substance même. C'en serait presque attilesque.

Ah, merde, je crois que je vous perds. Pourtant, il me faut aussi vous rassurer. Beauchemin ne dépare jamais son jeune personnage de ce mode d'expression et tient cette ligne tout au long du texte, mais ne demande pas du lecteur une gymnastique mentale pour tout retraduire comme Bastard Battle de Céline Minard l'exigeait presque. On s'en délecte, de cette langue inédite, et elle se marie parfaitement avec la relation qu'entretiennent le père et le fils, entre l'autorité presqu'involontaire de l'un et la servilité presque naturelle de l'autre.
Oui, d'accord, on relève quelques longueurs aussi, et sans manquer de densité, on remarque quelques irrégularités dans le rythme choisi, même s'il traduit plutôt bien celui du quotidien des deux acolytes présents. On aimerait parfois un tempo plus houleux ou moins linéaire, même si le texte ni la découverte littéraire n'auraient été pareils si cette lenteur laiteuse n'avaient pas jallonné les lignes. Le caractère du texte et l'effet sur le lecteur dépend aussi de cet élément, énervant parfois mais évitant au texte final toute superficialité.

Alors ce texte, il vous faut l'avoir, les potos. La recherche est séduisante et le boulot de Beauchemin sur la langue est impressionnant. Ou, en tout cas, m'a impressionné moi. On sent jusqu'à l'investissement de la plume et de celui qui la tenait, on repère quelques tentatives sur le vocabulaire plus faibles que d'autres, et on se dit que ca prouve la toute la minutie du boulot fourni et tout le cisèlement du résultat. Beauchemin est un orfèvre.

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