On croit tout savoir d’Ernst Jünger : œuvre largement traduite, journaux de guerre, correspondances… Pourtant, la lecture de Sur les falaises de marbre et l’étude de quelques articles critiques laissent dubitatif quand à une réputation « d’ennemi du nazisme » qui n’a rien d’évidente, à condition de s’intéresser à son cas. C’est ce qu’a fait Michel Vanoosthuyse dans son essai intitulé Fascisme et littérature pure. La fabrique d'Ernst Jünger (2005) paru aux éditions Agone. Sa lecture du texte est radicale, et les arguments historiques et stylistiques se succèdent avec conviction et verve pour nous démontrer qu’Ernst Jünger, loin de la « complaisante critique officielle » est, pour lui, « un des penseurs les plus extrêmes du nationalisme allemand ».

stifter-koenigseeDifficile de ne pas être sensible à son analyse tant les arguments font mouche. Difficile aussi de ne pas y voir un discours très orienté qui omet les réelles qualités du texte. Pamphlet contre le totalitarisme ou roman de propagande, Sur les falaises de marbre est avant tout un récit allégorique, et aussi une totale immersion dans ce qu’est le romantisme allemand : précision des descriptions, ambiance mythique, sentimentalité, climat de peur et inévitable descente aux enfers.  La langue, poétique à souhait, est marquée par le souci du mot juste et certains passages, réflexions métaphysiques et philosophiques sont d’une intelligence et d’une lucidité qui justifient largement sa lecture. Jugez plutôt : « Une erreur ne devient une faute que si l’on persiste en elle », ou encore « On reconnaît les grandes époques à ceci, que la puissance de l'esprit y est visible et son action partout présente ».

Certains parleront de « signes décoratifs de la littérarité » ou d’une « idéologie d’extrême droite bien conforme », avouons plutôt que la possibilité d’être séduit par la plume de Jünger existe. Saluons aussi le critique, indépendant mais isolé et espérons que d’autres chercheurs poursuivent les investigations. Puisqu’il n’est plus possible de faire confiance aux « grands » éditeurs.