cette nuitLe moins que l'on puisse dire, c'est que Je vais mourir cette nuit tranche radicalement avec Le bel otage ou Lucia Antonia, funambule. Alors assieds-toi, que je t'en parle, et n'hésites pas à me réclamer un café, une bière ou ce que tu veux. De toutes facons, comme moi lorsque j'ai refermé le bouquin dans le bistrot dans lequel je l'ai terminé, j'ai rechigné à faire quoique ce soit: ni recommander autre chose, ni régler ma note, ni aller m'en griller une, ni aller me dégourdir les jambes. Je n'étais pas prostré, attention, mais ce livre te laisse dans un état un peu étrange, entre l'indécision et la volonté de profiter de la saveur du texte et de l'ambiance qui en émane. Mais comme tu as l'air de commencer à flipper, il me faut te rassurer. Commences donc par un chocolat.

Je ne voulais pas te faire peur, pour autant, le bouquin le fera bien mieux que moi, encore que ce ne soit pas vraiment la peur que le texte véhicule. C'est noir, sans issue et terriblement impacable. C'est un match de foot au cours duquel tu prends une rouste, tu sais que tu vas la prendre, tu la prends, et tu ne peux rien faire pour l'en empêcher, ton advsersaire développe un jeu trop bien léché. C'est implacable, tu es déjà comdamné. Je vais mourir cette nuit est encore pire dans ce domaine par l'ampleur du match. Il dure trente ans, tire vers le théâtre trop bien réglé et sans autre visée que la démeusure et invite le lecteur dans le public d'une mise en scène parfaite et presque macabre par moment.

Parce que oui, tu lis une lettre. Il y a un expéditeur et un destinataire, et aucun lecteur -ni toi ni moi- n'a finalement la légitimité de la lire. L'expéditeur, pour te planter le décor pendant que je te ressers, c'est un marchand d'art membre d'une société étrange (mais je te laisse la surprise sur ce détail) dans le pif d'un commissaire espagnol, quelque part dans les années 1970. Le destinataire, c'est ce flic, qui recoit et lit la lettre quinze ans plus tard, une fois devenu clodo, saoulard et sans espoir.
Il la recoit en 1990, par coursier, sous un pont, et assiste au making of de sa vie et de ce qui l'a conduit là. Il apprend tout de la main du réalisateur, qui  a laissé le soin à un blondinet de superviser son opération, son plan machavélique échelonné sur quinze ans, et lui a fait une confiance suffisamment aveugle et puissante qu'il s'est finalement suicidé dans sa cellule. Il se pend et laisse à son second les clefs pour le venger de celui qui l'a mis en détention. Avec un chèque à la clef, évidemment. Ca reste du commerce.
Tu vas lire une vengance, implacable, noire, qui tend vers tout. Aucune torture physique, attention, mais tout le reste, avec probablement une dominante psychologique quand même qui va dans tous les sens, froidement, gère les temps forts et faibles, les moments de bonheur et les espoirs d'une issue et la disparition soudaine et tranquille de ces aspirations possibles. Le taulard a pris le contrôle total de la vie du flic.

C'est presque un roman policier finalement, et c'est pourquoi je ne vais pas trop t'en dire. Après avoir lu mon maigre article, tu dois penser que tu n'auras aucune surprise, là dedans, mais il n'y a que ca. C'est justement ce caractère implacable qui se laisse en proie à quelques petites explosions narratives. Certes, oui, c'est très bien écrit, même si la traductrice s'est parfois perdue dans les phrases bien rôdées, bien polissées et bien travaillées. Le style lui même, qui n'arrive pas à être distant ni froid, mais très posé et sans jamais verser dans les accès émotionnels incontrôlables ajoute encore au résultat final.
Tu termines la lecture sans avoir peur, je n'irai pas te coller dans un piège destructeur. Tu vas juste faire une découverte incroyable, et si jamais tu connais un roman qui suit le même schéma, la même architecture, n'hésites pas à revenir. On se retrouvera, je garderais la note, et on échangera les places.