bel-otageDites moi, bande de gens, qui parmi vous a déjà laissé son esprit vagabonder suffisemment longtemps sur une quatrième de couverture pour en arriver à penser que "bon Dieu, il y a quelque chose sous mon regard qui me souffle que ce bouquin va pêtre une belle découverte, mais je n'arrive pas à voir de quel détail il s'agit précisément". Alors regardez, il s'agit de celui-ci "un classique de la littérature yéménite". Oui, des auteurs yéménites traduits en francais, avant Zayd Muti'Dammaj, y'en avait pas.

Et pourtant, il est bien futile, de détail, même si on ne se rend compte de ca qu'après la lecture du texte.
Parce qu'il ya plein de choses, là dedans. Il y a une absence de repères littéraires, culturels et sociétaux (du moins pour nous) qui nous embarque, nous secoue et nous relâchent ailleurs, un peu perdus, mais attirés par ce qu'on a face à nous. Alors, où on est, hein...
On se retrouve un peu hors du temps dans une intrigue qui se développe pendant qu'ici, en Europe, on se flingue tous entre nous. On est dans une atmosphère feutrée, sur un rythme soutenu, et qui cache une matière beaucoup plus dense et porteuse qu'elle ne le laisse paraitre.
On est dans le palais d'un gouverneur, localement important et qui semble invisible, on reste en vase clos dans son palais, à fréquenter sa cour et à suivre un jeune adolescent qui découvre la fonction qui sera la sienne ici. On le voit, quelques temps après son arrachement à sa famille, tenter de construire celui que les puissances locales veulent qu'il soit et de le concilier avec celui qu'il veut devenir, tenter de se trouver et de trouver sa place en assumant parallèlement sa nouvelle fonction, celle là même avec laquelle je vous bassine depuis tout à l'heure. Parce que oui, les amis, c'est cette fonction, mise au centre du texte qui le régit entièrement. Elle est tue, ou en tout cas sous entendue (même si Dammaj, en contrôlant très bien sa plume, nous lâche juste ce dont on a besoin) mais laisse découler d'elle même tout le corps et la densité du texte.

Un peu comme dans Gatsby, on a quelques éléments bruts et c'est nous qui les traitons et faisons du texte la lecture qui nous semble la plus probable et la plus crédible. Le coeur du texte nous est caché par une vitre sans tain, mais une vitre sans tain ne cache jamais parfaitement ce qui se cache derrière. On distingue quelque chose, on devine ce qui se cache derrière, et on fait notre cocktail avec. Le bel otage devient, du coup, ce genre de texte qui nécéssite la rencontre entre lecteurs pour pouvoir faire le tour du texte et l'apprécier encore plus.

Quoique je me vois aussi dans l'obligation (même si c'est moi qui me l'impose) de relativiser ma comparaison avec Gatsby. Autant, chez lui, l'inconnu est un personnage. On sait de qui il s'agit, mais pas vraiment qui c'est. Ce qui confère au Bel otage une puissance toute autre réside dans la nature de l'inconnu, qui n'a rien de littéraire. On est presque plus dans la culture du Yémen de l'époque que dans la construction littéraire stricte. Dammaj a construit son texte autour d'une coutume, ou en tout cas de quelque chose qui semble ancré et courant dans le Yémen d'alors (ou plutôt dans cette couche de la société du Yémen d'alors) et non pas dans un autre personnage de fiction. On ne construit pas de l'imaginaire autour de l'imaginaire, mais autour d'une matière plus tangible et concrète. Et encore, plus tangible et concrète, mais qui nous semble plus lointaine pour nous, ici, qui découvrons sans repère.


C'est ce facteur principal et ce qui en découle qui confère au Bel Otage une puissance tue. Rien n'est ni transparent ni opaque, et on tourne autour de quelque chose de bien plus complexe que ce qu'on imagine d'abord. Passé le détail (mais qui nous a poussé vers ce texte, avouons-le) de l'auteur yéménite, on se délecte finalement des questions qu'on trouve chez l'auteur qui était d'abord l'objet de notre curiosité.
Alors vas-y, lis-le, laisse toi faire par le texte, et reviens après, je te paye un café et on discutera du texte.