Les_Derniers_jours_de_Stefan_ZweigUne fois que vous avez lu le titre, vous conviendrez que pitcher ne sert à rien. Mais par souci de précision, mettons quelques brefs rappels historiques.

Quand il a vu Hitler au pouvoir en 1933, Zweig s'est dit tous les autres que ca allait puer grave et a préféré, la mort dans l'âme, quitter Vienne. Jusqu'aux quelques mois précédents l'éclosion des roses en 1942 (qu'il n'a d'ailleurs pas vu), il s'est essayé à la vie en Angleterre et aux Etats-Unis avant de s'échouer au Brésil pour ses six derniers mois.

N'allez pas vous figurer un essai sur Stefan Zweig ou l'ébauche d'une bio sur la fin de sa vie, mais un roman mettant en scène le décalage du monde qu'il regrettait et de celui dans lequel il était contraint de vivre. Entre le faste de Vienne, du à son rang, avec une production créative qu'il maintenait à un bon rythme, le maillage serré des cerveaux de la culture germanophone de l'époque, allant de Freud à lui en passant par Klaus et Heinrich Mann, Joseph Roth, Alfred Döblin ou encore Arthur Scnhitzler (je n'en cite quelques uns, parce que si je retranscris tous les noms illustres que l'évocation par un des leurs rend humains dont regorge le texte de Laurent Seksik, j'en illustration parfaite de sa vie d'alors, qui se résumait à l'exil incessant, à la fuite de ce qui le hante, au souvenir du monde qu'il a chéri et que le pouvoir allemand avait mis tant de facilité à détruire.
Le livre est à l'image du Monde d'hier, il décrit ce monde tellement furtivement qu'il avoue amèrement sans le dire explicitement qu'il s'agit d'un fantôme. Le décalage entre les deux, entre sa fuite du nazisme au cours de laquelle il a perdu son identité à force de voir son monde et ses repères vivant uniquement dans ses souvenirs, sa judéité (bien qu'il ne fût pas non plus fervent) mise à rude épreuve, son identité germanique également, l'ont laissé complètement perdu et retourné dans tous les sens.

Laurent Seksik reprend les six derniers mois de Zweig et, avec une très belle plume en prime, dresse le portrait de l'auteur qui ne sait plus qui il est, mais qui reste reconnu pour ses accomplissements.
Ses faits littéraires étaient et restent encore incontestables (Goebbels lui même l'admirait), et alors que son curriculum témoignait de qui il était, de ce qu'il avait accompli et de ce que lui conférait ses écrits, du statut acquis en vivant dans l'Autriche et l'Europe de l'entre deux guerres, lui même était complètement perdu. Tout le monde autour savait qui il était, ce qu'il représentait, ce qu'il pouvait faire, mais lui, non.
D'ailleurs, quand je parle de tout le monde, n'allez pas imaginer que je nomme l'entourage classique de chacun. Une fois exilé et témoin de la disparition de son monde, Zweig n'avait plus que femme dans son entourage, qu'il a entrainé dans sa perte d'identité à lui, et qui dans le fond était plus spectatrice qu'autre chose, qui n'était pas la femme avec laquelle il a vécu toute l'époque qu'il regrette et toute celle pendant laquelle il était heureux.
A bien y voir, Stefan Zweig n'avait plus de racine. Aucune. Plus d'entourage, plus de repères, des origines évanouies, un pays torturé, plus de chez lui. Il n'avait plus que Stefan Zweig.


Je vous encourage vivement à le lire, pour deux raisons.
Premièrement parce qu'il est bien. Et si je le dis aussi dogmatiquement, c'est que c'est vrai. D'autant plus qu'il est suffisamment rare de voir un livre au sujet vaste et qui le fouille autant, son sujet.
Deuxièmement parce que, et ca aussi c'est rare, c'est le genre de livre dont on parle dessus, une fois qu'on l'a lu.