En retombant par hasard sur un article posté il y a quelques mois, je me suis dit que l'article en question cadrat parfaitement avec le leitmotiv de la librairie (d'une part) et que (d'autre part) le sujet dont il traite est important pour tout libraire désireux de trouver une librairie, alors je le livre ici.
Précisons quand même que sa rédatcion remonte à juin 2008, date à laquelle je sortais de la librairie Tome Dom en me grattant la tête tant croire en ces dernières heures n'était pas si facile. Précisons aussi que si ma boite actuelle ne m'avait pas appelé le lendemain, Tome Dom aurait eu raison d'Adnihilo, qui aurait probablement repris des études dans lesquelles il se ferait chier, ou serait devenu quelqu'un qui se contonne dans un petit boulot chiant et assez peu exaltant, mais sûr.


Ce soir, en me connectant sur l'interface de mes blogs, j'ai pris connaissance du commentaire de Vince et à sa lecture, je me suis retrouvé à nouveau pris dans le tourbillon sans queue ni tête de la librairie Tome Dom. Puis, en proie à l'envie de reposter quelque chose sur cette librairie.

Je ne prétends pas être le plus grand libraire que le monde du livre ait jamais connu et je ne veux à aucun prix me prendre pour le donneur de lecons. La mégalomanie que j'étale sur cette tribune n'est destinée qu'à faire sourire mais autant l'annoncer cash, tout de suite, immédiatement: cet article est un des plus sérieux que j'ai jamais écrit. (Je sais, c'est le mot "sérieux" qui fait un peu peur, venant de moi).
Je n'ai pas une longue carrière derrière moi ni de paquet monstrueux de lignes sur mon CV, mais de tous les énergumènes étranges dont la librairie en général regorge et que j'ai pu rencontré, la libraire de Tome Dom dont je tairais le nom pour la bonne raison que le nom de sa librairie est amplement suffisant à son identification. J'ai eu l'occasion de rencontrer une chef de rayon qui met du coeur à te faire virer parce que ta tête ne lui revient pas, le libraire prenant des trente années à la FNAC comme l'unique voix de la raison, le bobo du seizième qui te gicle parce que ton planning ne te laisse pas le temps d'aller chez le coiffeur le lundi soir, mais la palme de la destruction massive revient sans conteste à la libraire de la librairie Tome Dom, que je hais pour la simple raison que mon frère habite dans la même rue et que me promener dans le coin en question ne me sera sans doute pas très agréable avant quelques temps. Encore que je puisse m'estimer heureux que mon expérience là bas ait duré suffisamment peu pour me pas trop me traumatiser.

J'avais prévu de commencer ma phrase par quelque chose du style "Laisse moi te conter, futur libraire, pourquoi tu dois à tout prix éviter la librairie à laquelle je consacre ce post" mais je vous entends déjà dire que puisque je n'ai passé là bas que quelques heures et que je ne parais pas si bien placé que je le dis pour déblatérer sur la librairie en question. Cette objection serait légitime, fondée et pertinente, mais je pense avoir suffisamment passé de temps là bas pour mesurer combien cette librairie peut dégoûter du métier. Je n'ai pas bossé longtemps là bas mais je n'ose même pas imaginer ce qui aurait pu m'arriver si fantaisie m'avait pris d'aimer ce travail.

Mon essai commencait à quatorze heures, et l'usage veut que pour un premier jour, la ponctualité soit de mise et tout manquement rédhibitoire (je ne me plais pas de cet aspect, c'est tout à fait normal et pareil partout). La patronne, touffue des cheveux, est plutôt agréable au premier abord. Prise dans ce que le commercant appelle un coup de feu, elle me demande d'attendre devant l'entrée et de surveiller, précisant quelques règles de base. Premièrement, pas de bouffe ni de trottinette dans le magasin. L'une tue les livres, l'autre le carrelage (je sais, c'est absurde, mais la patronne parle, donc, on se tait).
La première tâche qui te sera assignée sera rien et consistera à rester planté à l'entrée du magasin avec interdiction formelle d'adresser la parole au client. Peut-être que tu as déjà eu une formation commerciale normale et censée, mais Tome Dom est un monde à part où le vendeur ne doit pas demander au client s'il a besoin d'aide. La patronne doit surement penser que le client content est un client perdu. Quoique. La seule personne en librairie habilitée à parler à un client est la patronne elle même. Si dans ta faction superflue, à ton poste, tu es surpris à jeter un regard dehors, sur les étalages ou le trottoir, n'oublie pas que tu donnes à la patronne un motif de licenciement suffisant. Si d'aventure un client te demande le moindre livre, la moindre indication, tu ne dois sous aucun prétexte lui répondre: tu dois aller demander à ta patronne qui elle répondra à ton client. Et sans attendre sa réponse, tu retournes à ton poste pour continuer à essayer de ne pas t'emmerder.
La tâche suivante qui t'incombera sera en fait le poste auquel tu seras affecté. La librairie Tome Dom, c'est trois pièces en enfilade. Si durant ta garde devant la porte d'entrée tu n'as pas vu les autres vendeurs, ne t'étonnes pas, je t'expliquerais dans les lignes qui suivent.
Donc, disais-je, ton poste suivant sera celui du stockiste. Si tes expériences précédentes en librairies, absolument indispensables pour entrer chez Tome Dom, t'ont aidé à acquérir une méthode de travail et t'ont appris à t'intégrer à une équipe, oublie tout. A entendre la patronne, l'expérience est indispensable pour travailler chez elle mais elle te demandera de tout oublier. C'est sa méthode à elle ou le chômage, et toi qui choisis. Tu sors un livre du carton, le pointe et le pose derrière toi. Si tu t'aventures à prendre plusieurs bouquins dans la main, ou à faire des piles sur la mauvaise table, même si tes piles sont faites pour ne durer que quelques minutes, tu donnes une nouvelle possibilité à la patronne de te remercier. Certes, elle ne te diras pas de quelle main il faut ouvrir un livre, mais si l'idée lui venait, elle le ferait avec joie et l'incluerait sans plus attendre dans le règlement intérieur dont tu n'as à connaître que le premier article: "Toute infraction est rédhibitoire".
Il faut aussi mentionner quelques derniers points de ce que j'ai pu connaître ou déduire du règlement intérieur. Sortir de la pièce dans laquelle tu dois travailler est passible de remontrance assez désagréable, au même titre d'ailleurs que de parler à ton collègue, si toutefois tu lui parle d'autre chose que de la tâche que tu effectues et si tes paroles concerne la pratique. Ta seule possibilité de sortir de ta pièce est le moment où ton nom est appelé dans l'interphone. La patronne ne t'appelle pas, elle te hèle. Elle ne bouge pas de sa caisse et si elle a besoin de donner à un client un livre qu'elle ne peut pas atteindre depuis son poste, tu rappliques fissa, toutes affaires cessantes, coupes ton travail pour donner le livre au client avant de retourner reprendre ton activité. Il se peut aussi que tu sois hélé pour un paquet cadeau, et tu te devras, en deux minutes, d'aller prendre le livre à la caisse, monter à l'étage, faire le paquet, écrire sur le devant le titre du livre, redescendre, le poser derrière ta patronne fantasque et retourner finir ton activité précédente. Malheur à toi si tu écris le titre au dos du paquet, si tu prends le papier à motifs alors qu'elle aurait préféré le papier plus classique.
Pour chaque office reçu -la patronne te dira que la librairie reçoit tout les mois tous les offices de tout les éditeurs, mais ne la crois pas-, (je me dois de préciser pour plus de clarté auprès de mon lectorat que l'office est le terme désignant les nouveautés), tu dois inscrire sur la toute dernière page du bouquin le nom du fournisseur et la date d'arrivée de la marchandise. La méthode vaut ce qu'elle vaut, elle est particulière mais pas vraiment contraignante, mais en revanche, ton licenciement pourrait être imminent si tu n'écris pas les données en lettres microscopiques dans le coin en haut à gauche et en toute lettres, voire même si tu cumules les deux erreurs que la patronne considère comme des tares. Si par malheur tu écris non "INTERFORUM" mais dans le seul but d'aller plus vite et de gagner du temps "IF", l'abréviation qui, sans être officielle, est employée par bon nombre de libraires à travers la France, saches qu'encore une fois, tu tends le bâton pour te faire battre.

C'est en te retrouvant dehors que tu comprendras pourquoi tes collègues étaient peu bavards et pourquoi tu n'as ni signé de contrat comme elle te l'avait dit au téléphone, promettant de te déclarer dès ton arrivée dans l'effectif sous prétexte que ton CV est le plus beau qui lui ai été donné de voir.
Tu remarqueras, futur confrère (ou confrère déjà), que cet article, fruit de quelques heures seulement au sein de cet effectif, est assez conséquent, je te laisse donc imaginer ce que doivent endurer ceux qui ont eu le courage de persévérer durant leurs essais pour passer en CDI. Sans les connaître plus que ca, je ne leur souhaite que de trouver une vraie librairie.
Si cet article arrive trop tard sous tes yeux et que la patronne de Tome Dom t'a déjà exécuté, ne sois pas écoeuré à vie du métier de libraire. Tome Dom ne forme pas, mais formate des libraires comme on formate un disque dur. Le métier, le vrai, est exaltant. La librairie n'est pas une prison comme celle décrite ci-dessus, la librairie est un lieu de culture, d'échange, et de rencontre, aussi, avec un peu de chance. Une communion avec le livre, le plaisir de faire partager des lectures, de rendre service. C'est ca, la librairie, et Tome Dom, comme tu as pu le constater, en est bien loin. Ne t'arrêtes donc pas à cette expérience malheureuse et persévère, trouve une vraie librairie (ca existe) où il te sera donné de découvrir ce qu'est vraiment cette partie du monde du livre.


Précisons aussi quelques petits points, qui me sont revenus après la publication de ce magnifique texte. Les représentants, quelques soient leur maison d'édition ou de diffusion, ne passent plus dans cette librairie (je n'échafaude pas d'hypothèse peu sûre, je me contente de lâcher l'info, parce que le blog de la Confrérie est aussi là pour parler des librairies et autres pans du monde du livre). Quant à l'INFL, qui n'est pas non plus un modèle, mais qui reste assez utile et qui affiche de bonnes prestations quant à ses formations (qui est donc un établissement tout à fait honorable), eux mêmes n'envoient plus aucun apprenti dans cette librairie, probablement par lassitude d'en retoruver des broyés.