La Confrérie des Libraires Extraordinaires

20 janvier 2017

La femme plurielle

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Vous allez voir passer, bientôt… Oui, je vous interromps dans vos activités, mais c’est pour la bonne cause. Donc, disais-je avant d’être assez grossièrement interrompu par moi-même, vous allez bientôt voir passer sur les tables de vos libraires préférés un gamin dans une télé vide, et la curiosité qui vous caractérise vous poussera à vous penser dessus. Sur la télé.

Le gamin qui y est réfugié et qui scrute ardemment un détail hors champ n’est pas Maryam Madjidi. Maryam, qui me pardonnera de la nommer si cavalièrement en me contentant de son prénom alors que je ne la connais pas, est maintenant adulte et s’est construite, entre autre et/mais comme tout le monde, pendant son enfance, zébrée très tôt par un départ de Téhéran vers Paris sans billet de retour.
Et je sais que vous vous interrogez en vous disant que je vous refile le récit fragmentaire écrit en francais d’une jeune femme née à l’étranger et vivant en France et dissertant de son enfance émaillée de mouvement et d’évènements forcément sympas que nos enfants n’apprennent pas vraiment dans les livres d’histoire bien qu’ils y soient mentionnés. Ou alors, vos enfants sont de bons élèves, mais ca, je sais pas, je les connais pas.
Néanmoins, entre Les cosmonautes de font que passer et Marx et la poupée, on dénote quelques détails différents au milieux des points communs évidents.

La poésie de Maryam est beaucoup plus dure, abrupt dans son propos et dépourvue de la tendresse qu’Elitza faisait passer dans son texte. Quand l’une grandissait dans le malaise du communisme, l’autre se construisait dans un exil décidé par ses parents autant pour se protéger de la révolution que pour rester fidèles à leurs idées et le volonté d’avoir le droit de parler. Du coup, forcément, Maryam a grandi entre deux chaises sans savoir sur laquelle s’asseoir, une enfant ne pouvant pas imaginer la polyvalence de deux fesses pour deux chaises. Le choix permanent entre les racines et l’intégration est assez souvent remis sur le tapis chez nous, mais reconnaissons le, généralement par ceux qui parlent le plus fort et qui n’ont généralement jamais été confronté au problème, d’où la nécessité du cri de Maryam Madjidi.

Toutes les parties, fragments et formes choisies sont lourdes de sens, autant lors de sa petite enfance à Téhéran que lors de son arrivée en France ou à son âge adulte. Chaque élément du texte est charnière mais dépourvu de tout autocentrisme, comme si parler d’elle était un biais pour parler de tout enfant exilé perdu ici. Il ne s’agit, par sa voix, pas seulement d’elle mais de la masse de ceux qui étaient et sont, maintenant, dans sa position.*

Même si le récit est engagé et par ce trait de caractère, utile aux thèmes qu’il aborde, on notera des fréquents changements de rythme et de notes, comme un parallèle à la trajectoire de Maryam, posant au matériau des bases rendues solides par leurs variétés. Ne vous fiez jamais, les copains, à la forme de ce que vous lisez. La poésie de ses premières pages est belle et redoutablement écrite, la narration des suivantes, plus orale parfois mais pas que, plus polymorphe en tout cas, est lancée par la puissance du propos. Même si le rythme est parfois freiné brusquement par une autre idée intercalée dans le développement de la première, même si parfois la prose ou les vers coupent le romanesque, même s’il arrive que les paragraphes n’entrent pas tous en interaction, on reconnait finalement, dans le silence qui suit sa lecture, que le texte que Maryam nous livre accroche et retient.
Lorsque le texte d’Elitza coule tout seule dans sa douceur et son linéaire, celui de Maryam accroche, nous ramène en arrière, sur les côtés, sur une échelle parallèle et nous remet un peu plus loin sur le chemin où il nous a pris. Les deux textes en apparence si proches nous bousculent différemment, à tel point qu’on en préfèrera aucun malgré l’écho qu’ils se renvoient.

Les deux traitent de l’enfance, de l’identité, de la (trop) grande histoire vécue trop tôt, d’évenements majeurs dont on peine ici à concevoir l’impact sur les enfants tant on a perdu l’habitude d’en vivre. L’histoire nous dira quand elle aura deux minutes si la richesse de ces générations ne s’acquiert pas au détriment de leur bien être et de leur tranquillité. Quoiqu’il en soit, la collision de l’histoire et du quotidien, quelle qu’en soit l’âge et la période, amène finalement de biens forts écrits.


29 décembre 2016

Où je ne pense pas vous avoir parlé de celui-ci quand j'aurais du le faire depuis quelque temps

 

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C’est toujours un peu ardu d’entamer la rédaction d’un mail, mais je crois que je vais commencer par vous embrasser, tous chez Zoé, pour Les neiges de Damas. J’attendais de le terminer pour venir vous en parler, mais le texte s’est avéré finalement beaucoup plus puissant que je n’imaginais qu’il serait après la lecture des deux premières parties.

Aux premières pages, le texte était suffisamment séduisant pour que j’aille emmerder mes collègues de l’histoire et leur demander des références sur l’histoire de la Mésopotamie, de Sumer, de l’écriture, de l’Antiquité (mais abordables pour un novice, quand même, hein), « et Akkad, on sait quoi dessus ? », et ce genre de choses. Parce que c’est fascinant, tout ça.
Il n’y a pas que la Mésopotamie dans la vie, mais ça attisait mon curiosité. Et puis en fait, Alice m’a soufflé. Je trouvais le parallèle entre Oubaram, Damas et Alice intéressant et bien foutu. J’étais même convaincu par le personnage de l’étudiante qui doute d’un truc sans savoir quoi, seule face à l’histoire vertigineuse de l’humanité symbolisée par un ticket de caisse de plusieurs millénaires ou le parallèle entre l’immensité de l’histoire si lointaine et sa vie à elle qui répète un schéma similaire à deux échelles totalement différentes ; son ahurissement indistinct dont elle a pleinement conscience devant l’invention qui a fini par être la base de tout le reste par la suite, même pourquoi pas par rapport à Internet, qui n’aurait ressemblé à rien sans une poignée d’hommes pour inventer le moyen d’expression universel il y a quelques millénaires.
(En me relisant, je me paume moi-même dans ma phrase… Permettez que je la reformule et la poursuive de manière plus digeste.)

Liste de ce qui m’a convaincu dans Les neiges de Damas :
                le personnage de l’étudiante qui doute d’un truc sans savoir quoi, seule face à l’histoire vertigineuse de l’humanité symbolisée par un ticket de caisse vieux de plusieurs millénaires ;
                le parallèle entre l’immensité de l’histoire si lointaine et sa vie à elle qui répète un schéma similaire, mais à deux échelles totalement différentes ;
                son ahurissement indistinct dont elle a pleinement conscience devant l’invention qui a fini par être la base de tout le reste par la suite, même pourquoi pas par rapport à la révolution de l’Internet, qui n’aurait ressemblé à rien sans une poignée d’hommes pour inventer le moyen d’expression universel il y a quelques millénaires ;
                l’effet produit par le berceau du savoir exploité par toute les autres civilisations qui ont suivi, avec Damas comme symbole ;
                la sensation de vertige à l’idée que tout vient d’une époque lointaine et du lieu où elle était à quelques milliers d’années d’intervalle ;
                pourquoi pas, même (mais je commence à spéculer, ni Alice ni Aude ne l’ont clairement dit), l’idée que l’invention de l’écriture par une poignée d’érudits ou non totalement dépourvue d’espoir quelconque quant à la portée de leur innovation ;
                l’acceptation, finalement, de ne probablement jamais savoir qui a eu l’idée d’écrire (je m’égare sans doute en disant ca. J’ai profité de la réduction du personnel pour acheter quelques bouquins sur le sujets, mais le passage en caisse remonte à quelques heures seulement) ;
                pourquoi pas même, l’idée de voir l’humanité ne pas pouvoir connaître grand-chose sur l’époque de l’invention de l’écriture, mais de pouvoir lire sur Internet le palmarès détaillé de Michael Schumacher (je fais sans doute preuve d’un peu de cynisme, probablement).

 

Le texte est très riche, en fait, et pose plein de questions. J’ai failli en discuter avec le serveur de mon troquet habituel, à midi, mais je crois qu’il m’aurait pris pour un dingue si, comme Alice le suggérait parfois, je lui avais demandé si le monde sait d’où il vient et s’il le sait, où il va et s’il le sait, et pourquoi. Il y a un peu de ca derrière le désarmement qu’on éprouve devant la guerre en Syrie, et même devant Daesh qui se lance dans l’autodafé à la bibliothèque centrale de Mossoul.

Et puis je suis arrivé à la troisième partie, d’une traite, et je suis un peu sorti de la Mésopotamie, des tablettes, des cunéiformes et des tell pour m’apercevoir que tout était plus tortueux et complexe au fil des pages. J’ai vu la frontière entre Aude et Alice sur laquelle je m’interrogeais depuis les premières pages, et ça m’a vraiment fait plaisir.

27 décembre 2016

Le cosmos à trois têtes

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D'accord, la parution remonte au vingt cinq août et je ne vous en parle qu'à l'approche du réveillon, mais attendez de voir ce qui suit. 

J'ai pas mal parlé d'Elitza (que j'appelle par son prénom, comme tous les auteurs dont je parle ici mais que je vouvoierais certainement s'ils viennent par chez moi et s'ils ne n'invitent pas au tutoiement, mais on s'en fout) pendant les fêtes et j'espère que les lectures chez chacun prendront.

Il y a ceci de frappant dans son texte qu'on a l'impression d'être en apesanteur à mesure que le texte sur l'espace avance, encore qu'il ne s'agisse pas là d'un texte sur l'espace. Pas du tout, même. 
On a Elitza Gueorguieva adulte qui se voit jeune fille puis jeune femme avec un oeil adulte mais une verve et une expression enfantine et neutre. Mais pas n'importe quel monocorde, attention, parce que même si le ton est neutre et pince-sans-rire, le propos est construit ave plein de petits épis qui sortent à droite à gauche, de manière très calculée et particulièrement efficace. Le résultat final n'est ni une comédie, ni un drame, ni une case prédéfinie que le vingtième siècle a pondu pour étiqueter toutes ses productions.
Les fulgurances comiques font mouches et attisent le sourire tendre, elles attendent l'oeil sans qu'il ne le sache et relève plus de la construction de la phrase que du gag proprement dit. Point de gag à la seconde, de situation rocambolesque ou de porte qui claque. On est, dans Les cosmonautes ne font que passer, dans un apprentissage raconté avec beaucoup de tendresse et d'ironie, pris en étau entre le rêve de devenir Iouri Gagarine et l'effondrement d'un monde qui n'aurait de toute facon garanti aucun résultat.
Pas de pathos non plus, le piège étant évité par des sautes souriantes au détour d'une virgule qui nous sortent du texte pour nous y replonger aussitôt.

A vrai dire, on est ni vraiment dans l'enfance ni à l'âge adulte, et on se demande au fil des chapitres qui regarde qui. Les deux Elitza se fixent, intriguées, laissant les personnages secondaires prendre place et tournoyer autour d'elles sans prêter attention au jeu de regard. On sent les repères abolis, la temporalité sort d'elle même, on est avec une narratrice indivisible et plurielle, sur une époque dont on peine à s'avouer qu'elle est historique tant elle est récente (et encore, le point de vue diffère selon celui qui en parle), dans un texte à tiroirs recelant de surprises comme celles des boites qu'on a relégué au grenier, entre jouets d'enfants et t-shirts sans manches, ceux-là qui nous font dire que "Déjà..."

Alors certes, j'arrive après la bataille, mais que ca ne te prive de rien. Si tu as loupé Les cosmonautes ne font que passer cet automne, profite de l'hiver pour le choper. De toutes facons, les jours ne sont pas bien longs et tu le trouves encore partout.

L'homme oisif

Oui, c'est vrai. Parfois, je suis là avec vous, et parfois je vadrouille mais toujours pour revenir avec des trucs. Laissez moi une demie heure, et je vous parle d'une auteur franco-bulgare. Promis.

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03 avril 2016

Disséction de l'instant

avalanchesIl faut rendre hommage à Jean-Marc. Oui, j'appelle les auteurs par leurs prénoms, maintenant, et je les tutoie, même. Il faut te rendre hommage, Jean-Marc, et pour étayer cette idée nocturne et échapper au post laconique, il me faut livrer un petit quelque chose sur une bribe de son oeuvre, pour pouvoir cerner le bonhomme.

Jean-Marc Lovay n'est pas l'auteur qui a inventé l'architecture littéraire du rêve mais celui qui la manie le mieux. Si vous regardez La négresse et le chef des avalanches de près, vous vous apercevrez assez vite que les textes qui le composent sont à l'image des rêves que nous faisons tous. Rien n'est gratuit ni fantasque, tout fourmille de détails et de nuances qui traduisent tous et toutes une idée ou une pensée incroyablement précise que le cerveau humain ne peut échafauder si précisément que lorsqu'il est endormi. Mais Jean-Marc, j'en mettrais mes mains au feu, écris éveillé. Jean-Marc maitrise le rêve éveillé, celui qui masque des nuances réelles par des images fantasques qui s'imbriquent les unes dans les autres, se pourchassent jusqu'à ne former qu'un seul nuage, costaud et dense, pas massif pourtant. Jean-Marc maitrise la conception et l'exploration de l'impression qui compose notre réveil, les vestiges du rêve désormais éteint et sa transposition littéraire, ici en très courtes nouvelles qui nous souffle aux oreilles la raison de la lecture de ses textes. On est pas là pour rien.

Alors, d'accord, ca déroute un peu, au début, mais il faut savourer ces pages incertaines où on doit laisser l'auteur nous emmener là où il veut, lui accorder une confiance absolue, se laisser bercer par sa langue et le suivre jusqu'à comprendre son cheminement et le savourer.
Lorsque j'étais en première, notre professeur de français, monsieur Gilot, nous conseillait de refermer souvent notre livre pour nous repasser mentalement le chapitre écoulé. Même si le procédé, bien qu'académique et monotone, se matérialiserait presque par un entonnoir dans la bouche et un flot ininterrompu de littérature de masse à travers le gosier, fonctionne sur quelques textes obligatoires et/ou (mais finalement plus souvent ou) peu enthousiasmants, opposons lui Jean-Marc.
Avec Jean-Marc, change de manière d'échange avec le texte. Plutôt que de le laisser te gaver, laisse le venir vers toi. Fous-toi dans un fauteuil ou vautre toi sur une pelouse et laisse Jean-Marc ouvrir la marche vers là où il veut. Tu peux lui faire confiance sur la destination qu'il t'a choisi.


21 septembre 2015

Le voyage à l'envers

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Ou l'inattendu. Je commence directement l'article avec un titre alternatif, ce genre de truc possiblement annexable à un éventuel making of, à ceci prêt que la chose s'avère complexe à réaliser lorsqu'il s'agit de l'apposer en complément d'un écrit. Et maintenant que je me suis sorti de cette phrase, je ramène Bernard.

Bernard Vuillème à ici engendré Pablo Schötz, personnage que je n'ai que vaguement envie d'évoquer s'il s'agit de son état et de sa situation actuelle parce que ce n'est pas le propos. L'important, ou du moins le principal vecteur de Sur ses pas, c'est Pablo Schötz avant. Le périple saugrenu et intime qu'il entame, l'étrangeté de la clef retrouvée entre deux classeurs, le mystère de la serrure et/ou de la porte qui allait avec eux-mêmes ne sont que le pétexte dont le texte dans en ensemble avait besoin pour être nourri comme il le demandait.
L'intérêt du texte, et Bernard y fait plutôt bien évoluer Pablo,c'est la course en arrière du personnage, les photos vivantes de ses souvenirs, le reboot jusqu'à l'enfance dont l'adulte qu'il est devenu ne sera que spectateur. Pablo court vers avant et assiste, se revoit gamin, puis ado et caetera jusqu'à se redécouvrir carrément. La grande piqûre de rappel. Le personnage, donc, était tout à inventer non pas en fonction de ce qu'il est mais par la manière dont il est devenu et le chemin qu'il a suivi malgré lui pour l'être finalement. On y retrouverait presque un peu de Mr Nobody, de Jaco van Dormael, dans l'idée.

Bien que la plume soit un peu trop lourde, comme ces plats qui auraient gagné à être allegés en lardons, Bernard Vuillème, que j'appelle Bernard parce que je l'aime bien (même sans le connaître), livre quand même un truc pas mal. L'exercice de style n'en est qu'à moitié un tant l'enjeu expérimental du texte réside dans son approche du fond et non dans le manque de traditionnalité de sa forme.
Mais attention, ne nous effrayons pas des exercices de styles, expérimentations et autres termes employés. C'est parfois un peu lourd mais toujours bien écrit, c'est un rythme calme mais qui pousse à d'autres sensations à la lecture: on se retrouve face à l'histoire personnelle, familiale, physique, et même jusqu'à l'histoire de bâtiments qui renvoient à d'autres histoires familiales et personnelles, exhibant toutes les connexions possibles et pas forcément toute évidentes entre des gens qui n'ont rien à voir, qui ne se sont pas tous connus ou pas tous longtemps côtoyés mais qui ont fini par influer, même inconsciemment ou en faible quantité, sur le devenir d'autres bien après eux.

A bien y regarder, ce n'est même pas contemplatif, Sur ses pas verse plutôt vers l'exploration du temps qui passe, en prenant comme exemple l'odysée temporelle dans le présent d'un homme gris, sans trop de charisme ni de personnalité, un quinqua sans rythme et se retrouve face à sa propre immensité.
Et là encore, le lecteur finit par se retrouver face à un besoin primordial bien loin de celui auquel les toilettes apporte la solution: il faut trouver un autre lecteur, un autre qui l'a lu. La seule voie pour digérer et apprécier entièrement le texte, pour tout voir et savourer comme Bernard et Sur ses pas le méritent, c'est de croiser un autre lecteur. Le texte déjà grand gagne encore s'il est diffusé.

15 septembre 2015

La princesse be-bop

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Oui, je sais. La rentrée littéraire (ou dite littéraire) court chez tout le monde depuis quelques semaines et La Confrérie ne parle de rien. D'un autre côté, faut être honnête, sur la qualité, c'est un peu mou du genou dans pas mal de domaine de la littérature, ce qui peut pousser à chercher vers la musique. Ou entre les deux.


Tenez, par exemple, vous entendu parler de Joe Albany ? On ne peut pas vous en vouloir, ce n'est pas non plus l'icône la plus connu du jazz, mais quand même, restez un peu, que je vous en touche deux mots par l'intermédiaire de sa fille que je n'ai pas touché.
Joe Albany a fait la quasi unanimité parmi les musiciens avec lesquels il a bossé, genre Luis Armstrong ou Chet Baker, par exemple. Un pianiste blanc qui jouait dans des orchestres à majorité noire écrasante qui le faisait presque voir comme un black, et qui, comme un paquet de musiciens et même d'artistes en général à cette époque là, a fini camé jusqu'au pupilles et de fait, plus très appelé à bosser. Mais, dans le tas de ses péripéties professionnelles ou stupéfiantes, il a eu une fille avec une charmante demoiselle tout aussi toxico que lui, à tel point qu'il a du carrément finir par l'élever seul. Et AJ Albany, parce qu'elle s'appelle comme ca, raconte deux trois trucs qu'Attila porte jusqu'à nous.

Oui, mais attendez avant de grimacer en disant que vous n'aimez pas trop le jazz, le blues ou le be-bop. Il n'y a pas que ca à voir là dedans. En revanche, si vous n'en avez rien a foutre non plus de la Californie de ces années là, ou de Los Angeles loin d'Hollywood ou de l'image qu'on en a, ou bien des plumes américaines nonchalantes, c'est autre chose. Mais vous aimez bien, ca, je le sais.
L'articulation générale est multiple, et ma phrase ne veut rien dire. Je suis sur que vous avez l'image quand même, un large enchainement de passages et fragments qui destructure la construction classique du roman tel qu'on l'envisage habituellement. Mais attention, hein, destructuré ne veut pas non plus dire dépourvu de structure. C'est une collection de timbres triée, ordonnée et présentée dans un bel album dont je vous parle là, pas un truc tout rond tout mou où une quinqua a fourré plein de trucs sur son père. Même si le rythme dans son ensemble est irrégulier et laise trop facilement le lecteur tout engloutir trop vite, c'est sur le propos sur lequel il faut s'arrêter une minute. Tenez, la preuve.

Regardez la consistance des chapitres, leur transition absente mais leur liant indéfini visible partout, la manière d'amener les choses et de les énoncer (qu'il s'agisse de papa qui quitte le visionnage d'un film avec sa fille pour se piquer dans la salle de bain et revenir passer du temps avec elle, même en planant), leur matériau et leur traitement. Surtout le rendu de tous les personnages, qu'il s'agisse des principaux ou des secondaires, du père ou des clowns chômeurs babysitters, des musiciens au chômage, des ex de papa venues de tous horizons et ressemblant à plein de trucs. Surtout le rendu des situations, des contrôleurs de préventive retors demandant à la fille un rapport sur les consommations de papa.
Mais, même si les qualités littéraires sontce qu'elles sont et démarquent Low Down du reste de la rentrée littéraire, c'est papa qui ressort. Pas le mien, le papa dont il parle. Celui que toi aussi, en lisant, tu as envie d'appeler Papa. D'accord, il est toxico, la came tue sa carrière et anesthésie sa facilité au clavier et ses boulots éventuels, mais ce qui ressort et transpire de ces souvenirs et par la manière dont Amy Jo (que j'appelle par son prénom parce que bon), c'est l'image du père aimant et humain. Malgré les scènes pas normales dues à la cohabitation de la petite fille de huit ans et de l'omniprésence de la drogue autour de son quotidien à elle, le père raconté ne peut-être que sympathique, aimant et émouvant par ces deux amours opposés, l'un empêchant le naufrage incroyable proposé par l'autre.

Alors même si la réflexion qu'on se fait une fois Low Down refermé est clichée, faut bien la faire:
Même si c'est pas le nôtre, faut le reconnaitre: ca, c'est un papa.

10 août 2015

Oriana Fallaci

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Et hop, j'arrive avec un film et un sondage, mais parce que je suis vachement gonflé. Qui connait (encore) Oriana Fallaci ? Je ne vais pas non plus vous mentir, ici non plus, on ne connaissait pas trop, mais juste parce que le biopic est sorti, on va brosser un petit portrait que vous allez pouvoir lire avant d'aller à la plage ou en rando.

Oriana Fallaci, elle était belle, très belle, mais c'était sans doute le genre de femme qui aurait soupiré de dépit à la vue d'un article sur elle qui débute par ce compliment précisément.
Grande journaliste, à n'en pas douter, correspondante de guerre qui écrivait ses papiers entre deux GI éberlués et sous les tirs vietcong, femme fatale qui va au clash avec l'ayatollah Khomeiny lorsque est abordé le chador pendant l'interview, qui sèche l'interview obtenu avec le chancelier allemand pour interviewer un après-midi la figure de la rébellion grecque et rester plusieurs semaines chez lui. Tiens, d'ailleurs, on va s'arrêter deux minutes sur Alekos Panagoulis.
Alekos Panagoulis, qui a écrit des quatrains anecdotiques lorsqu'il était en taule après avoir tenté de buter Giorgios Papadopoulos (qui auparavant avait renversé le roi et pris la place batarde de régent), et qui était encore et un peu moins maintenant connu pour sa résistance fabuleuse à la torture pendant pas loin de cinq ans, jusqu'à ce que la pression internationale le fasse finalement sortir. En gros, et je sais bien que vous souriez à la lecture de mon schéma grossier sur la vie d'un bonhomme qui nécéssite beaucoup plus de quelques lignes pour être précisée et racontée comme elle me mérite, Alekos Panagoulis se présente aux législatives et est élu, avec l'aide, sans doute, derrière, d'Oriana Fallaci, comme elle pouvait. Les deux, bien évidemment, mystère de pacotille, étaient ensemble. Plus encore que ca, le nouveau parlementaire pouvait faire tomber le régime entier grâce à des preuves amassées, illustrant des méfaits diplomatico-véreux montés par le pouvoir en place. Là encore, Oriana Fallaci joue un petit rôle, même s'il est plus humain et vers Panagoulis que sur l'activisme ou la constitution de l'arme juridique censée terrasser la dictature des colonels.

Non, les potes, je ne vous résume pas le film, loin de là. Je passe volontiers sur le Vietnam et un paquet d'autres trucs quant au biopic qui passe sans doute déjà, lui même, sur quelques pans de la vie d'Oriana Fallaci. Toujours est-il qu'elle était une des plus grandes figures du journalisme italien, que sa plume s'est illustrée entre la fin de la Deuxième Guerre et le 11 septembre 2001 et qu'elle a pu voir et couvrir énormément d'évènements qui ont contribué, sinon bâti l'époque actuelle, là, tout de suite, maintenant.
Oriana Fallaci, après, on l'aime ou pas. Maquisarde opposée à Mussolini, féministe supportrice de Beauvoir, fière de son devoir de journaliste, belle avec un côté de femme fatale, fort caractère tout terrain et auteure de quelques bouquins dont l'éternel débat réside sur leur classement.
Un homme, long texte écrit sur Alekos Panagoulis après sa mort, se classe entre le roman et la biographie. Si La rage et l'orgueil est un essai d'actualité, on se questionne sur la définition d'une prise de position radicale après un tel temps de silence.

Sur la réalisation en elle-même, bon. Loin d'être scandaleusement ridicule, les signes du recul du cinéma italien sont toujours présent, sur quelques détails, quelques scènes en anglais inexplicablement tournées en italiens et mal doublées par les comédiens eux-mêmes par la suite. Malgré Stéphane Freis. Malgré Vittoria Puccini, pas connue ici, mais qui en jette.
Oui, bon, je sais aussi ce que vous vous dites. Vous avez vu Le temps des aveux, sur Francois Bizot, le Cambodge, la présence francaise, la révolution khmère en vous disant que ce sujet n'intéresse que les francais, au même titre que Oriana Fallaci, par les thèmes abordés par la vraie Oriana Fallaci parle bien plus aux italiens et éventuellement aux grecs qu'à nous, mais on a quelque chose à en retirer, de cette biographie, fut-elle sur un écran. Au moins pour nous.

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08 août 2015

La crique sombre

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Pour replacer Notabilia (non pas que nécéssité soit capitale, là, tout de suite, mais le souligner peut-être pertinent), il faut remonter l'arbre généalogique et tomber sur son ancêtre renommé. Eux, ce sont les Allusifs version 1.0, mère du Jour des corneilles de Jean-Francois Beauchemin ou de L'origine du monde, de Jorge Edwards, lesquels m'ont déjà servi à vous boursoufler le cortex il y a quelques temps. Mais pas boursoufler pour rien.

Ici, on est plus vraiment paumé dans une forêt québecoise ou assis en terrasse vers le musée des Arts et Métiers de Paris. On s'est assis à Dimmuvik, ou Grimmuvik, une petite crique islandaise comme il doit en avoir des centaines. A vrai dire, celle-ci n'a pas de nom et à juste été baptisée Dimmuvik (la crique sombre en français) par la famille d'exploitants agricoles qui habitent là.
C'est silencieux, Dimmuvik. Plus de bestioles à élever, de la caillasse à parte de vue qui interdit toute culture, une mer pas très poissonneuse et un immense champ de lave noire. Il n'y a pas de couleurs, la palette de noire et de gris est complète, et très vite, une fausse couche malheureuse apporte la touche finale à l'ambiance. On commence là-dessus.

Le récit est noir de bout en bout, mais jamais gratuitement. Le rythme est lent, carrément lancinant, et la trame trop froide pour autoriser la moindre fantaisie, octroyant au texte un certain cachet.
La plume est aussi noire et rocailleuse que le décor, les personnages décharnés jusqu'en eux même jusqu'à ce que ce qu'ils gardent en eux ressurgissent brutalement sur leurs vies à tous et les maintiennent implacablement dans une vie rachitique et étriquée. La narratrice grandit dans ce cadre familial, où tous on à la fois l'échine courbée, où tous ont ployé sous eux-mêmes et à la fois gardé en eux le courage silencieux d'assurer la survie quotidienne et exhortent le courage qu'il essaient d'entretenir à les faire avancer cahin caha.
La famille de taiseux qu'ils forment obéit à un schéma complexe et drastique. Aucun ne se parle, tous suent pour faire survivre la famille sans connaître particulièrement les éléments qui la composent. Ce n'est pas la famille en question qui est à la fois une et multiple et qui jouirait d'une richesse culturelle incroyable mais tous qui sont parallèles et maintiennent une unité selon l'accord tacite du sang, s'accordant à chacun une richesse humaine improbable dont aucun ne saura quoi en faire après.

L'ambiance et tous les facteurs déployés pour la nourrir convainquent forcément, mais sont un peu trop seuls. Certes, le texte n'éxcède pas les quatre-vingt dix pages et n'a pas la prétention d'évoluer vers le roman plus dense qu'il aurait pu être, mais on regrette le silence autour de l'évolution d'un personnage. Ils ne se parlent pas, et cacher une richesse romanesque par ce silence apparait comme une solution de facilité, seule ombre à relever sur les Enfants de Dimmuvik. Une ouverture pour démarrer après le postulat de base. Le texte, aussi fort soit-il, se limite à ça: le postulat de base d'une fresque potentielle.
Certes, c'est court et n'ambitionne pas d'aller plus loin, mais c'est dommage. Même si l'ambiance est parfaitement rendue et huilée, on finit par vite faire le tour du texte, qui s'avère une belle découverte, sans être l'indispensable absolu.

12 mai 2015

Nausée noire

mes morts / vécus même / laissez les réinventer les pierres / secouer la terre / s'ils partent ne disent pas ce que disent les veilleurs / ils ne remontent pas leur présent / n'accouchent pas de fantômes / puisqu'ils passent et repassent / tordent la nuit à rompre les amarres d'un navire / prêt à doubler ma vie

 

Mohammed Khaïr-Eddine, "Nausée noire" dans "Soleil arachnide", Poésie Gallimard, 2009

22 avril 2015

Feue 13e note

Nouvelles_dEcosseFeue 13e Note, et il était temps de s’y mettre. Et puisqu’on peut même allier plusieurs détails que chacun jugera attractifs, exotiques, aléatoires et/ou fantasques et s’éclater à les combiner à loisir, ajoutons l’Ecosse, les homos d’Edimbourg et l’ongle au choix de l’éditeur.

Mais si, L’ongle, souvenez-vous. L’histoire de cette écossaise qui se décrit comme un vrai canon jusqu’à ce qu’elle se découvre une excroissance noire et étrange jusqu’à développer en elle une psychose maladive comme jadis le fit la présence d’un pigeon sur un personnage de Patrick Süskind. Laura Hird accoucha de ce personnage comme elle a accouché de Dionne, homme dont on se pose la question de savoir s’il est débridé ou paumé (ou les deux).

Pour vous le dépeindre comme il se doit, le bonhomme est homo, doucement camé (doucement, j’ai dit, ne nous lançons pas vers le toxico, le junkie ou le dépravé. Il se roule pas mal de joints, mais point de statut d’épave chez lui, loin de là), artiste raté converti en libraire d’occasion, libraire tout aussi raté et sans passion aucune pour son métier, bourré de petites combines pour échafauder des tout petits larcins à droite à gauche, cynique professionnel pour ce qui concerne tout, vie sociale étoffée, une homophobie malgré lui développée, une vie sentimentale et sexuelle qu’on rapprocherait plus de la cendre que de la braise et un changement de vie radical qui tombe à pic pour la nouvelle de Laura Hird.

L’œil averti notera quand même un trait de caractère pas si anodin que ca, dans le personnage de Dionne. Quelle que soit l’allure générale que l’imaginaire du lecteur lui prête, on note chez le garcon à l’âge incertain une certaine prise de conscience de pas mal de chose à propos de lui-même. Ne parlons pas pour illustration le studio pourave des premières pages ou le pub glauque de la rue mais du regard qu’il semble porter sur lui-même et la vie qu’il choisit. On sent Dionne désenchanté et cynique, comme n’importe quel clampin qui sait que sa vie ne lui convient pas mais n’en fait rien et continue à pousser dans une direction opposée à ses espérances et à ses recherches. Si on sent le sentiment latent chez lui dès l’entame de la short story, on voit le changement s’opérer, presque malgré lui, quand une sexagénaire inattendue débarque dans sa vie en lui proposant le gîte et le quotidien plus structuré, vivace et proche de lui sans qu’il l’est vraiment cherché. On le sent désarmé sans le vouloir face au personnage féminin sur lequel nous aussi, on finit par s’interroger.

Passons sur la plume en elle-même, somme toute assez commune et classable dans la moyenne gamme de la haute volée (mais si, ce genre d’écriture à laquelle il manque un petit truc pour faire grimper le texte vers l’excellence, et qui, par son absence, le tire plus bas qu’il n’est vraiment) pour que je vous cause de la fin.

Pas trop pour ne pas vous gâcher la soudaineté des phrases que Pascal Garnier n’aurait pas repoussé, mais si l’on excepte la justesse de la conclusion sur la rythmique elle-même et les longueurs inutiles dont elle nous dispense la lecture, il faut bien reconnaître qu’elle jure un peu avec le corps de la nouvelle dans son ensemble.

Sur la longueur, pas de problème. Dix pages supplémentaires auraient été dommageables et dix amputées aurait passé sous silence quelques passages précieux. Hird a très bien calculé le rythme du texte, très bien joué sur le ton nonchalant et insolent que manie formidablement la contre-culture british et l’écossais(e) bourrue(e), bien pondu le personnage qu’il allait avec, mais s’il s’agit du contenu de la dernière page en lui-même, on regrettera une fin plus finaude que ce qu’elle est.

Qu’on me pardonne de ne pas développer cette courte allocution plus qu’elle ne devrait être, mais bon, hein, on parle quand même de la fin d’un texte intéressant que vous allez lire.

Quant à la demoiselle qui illustre la couverture, elle n’est pas mal du tout. Je suis sûr qu’elle a du caractère.

20 avril 2015

Le pouvoir de la scène

a-la-recherche-de-aidaCe coup-ci, je la fais courte, promis. Non pas que le texte soit dépourvu d’intérêt, mais cinquante pages se chroniquent vite.

Partons loin vers l’été 1998 et un festival de théâtre à Saint-Denis où ladite pièce dont je vous montre la couverture plus haut a été montée. Je crois être vachement partagée, là-dessus, en fait. Sur la pièce, hein, pas sur le théâtre.
Une femme en attend une autre à Beyrouth, très bien. Crois la reconnaître dans le public (jusqu’à ce qu’on aille se demander, à la lecture, si la femme et le public ne forme pas qu’une seule entité), et se plante, ne la voit pas, s’excuse, et commence à se barrer avant de finalement revenir nous parler de la dame avec qui elle a confondu le public.

Et le récit qu’elle nous en fait, même si tout n’est pas a jeté, pose la question du rapport avec le rendez-vous qu’elle semblait avoir.
L’histoire d’Aïda, l’absente de la pièce, passe par la Palestine, la surprise de la guerre, sa fulgurance, l’errance qui suit, et soulève vaguement plein de questions et de problématiques presque sans s’en apercevoir. Mais la construction aussi, interroge. Le changement de ton entre la femme qui s’excuse de t’avoir pris pour quelqu’un d’autre et la soudainté du récit de sa vie est assez brutale, et même si la narration est omise puisqu’il s’agit de théâtre, une transition n’aurait pas été dégueu.

Pour le reste, certes, les rimes sont faciles et lancinantes, mais la puissance du texte est sans doute décuplée s’il est monté, avec une mise en scène et une comédienne pour monologuer. Certes, les rimes passent mal à la lecture tant elles manquent de finesse et de recherche littéraire (des rimes en a… Bon.), mais le théâtre bénéficie d’un bonus incroyable qui permet certaines faiblesses au texte quand il s’agit de le lire.
Le théâtre n’est pas fait pour la lecture, et la majorité des dramaturges, même classiques, ne cassent pas des briques quand on est devant du papier. L’histoire racontée par Jalila Baccar est forte, et demande une scène. L’éditer est un bonus incroyable pour le texte, et il s’agit d’utiliser ce biais pour faire vivre la pièce encore et lui octroyer le droit d’être montée encore, bien après sa création en 1998 à Saint-Denis (où a été crée un autre truc costaud en juillet, pardon, mais il fallait que je la place) et pour le coup, ne vise pas la transmission au lecteur. Il y a un échelon en plus, sur cette discipline.
La transmission de dirige davantage vers le metteur en scène ou le théâtreux de tout poil pour qu’elle parvienne au public à une autre époque plus qu’au lecteur. D’où, bon, hein, oh.

15 avril 2015

Flashback

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Oh, une réminiscence ! Puisque Zoé a ressorti Un après-midi avec Wackernagel et que je m'étais dit que je me servirais de cette occasion pour vous en causer un peu et puisque je suis retombé sur mon exemplaire tout à l'heure et que je me suis rappelé m'être rappelé de vous en causer un peu, je me dis qu'il faut m'y mettre. Pour autant, ne nous méprenons pas, vous en parler est forcément un flashback.

Quand je l'ai lu, j'étais barbu mais pas pareil, j'avais dix ans de moins, je débutais et je revenais au salon après avoir dilapidé mon adolescence à ne pas beaucoup lire. Une fois au salon du livre, ma curiosité a été attisée par un éditeur suisse qui étalait ses parutions au détour d'une allée comme on en trouve beaucoup, là bas. Sur le stand de Zoé, donc, une demoiselle de quelques années mon ainée m'a conseillé quelques textes dont Un après-midi avec Wackernagel et Pendeloques alpestres de Cingria. Il devait y avoir un troisième titre dans ma main, mais je ne me souviens plus trop duquel et on s'en fout.
Toujours est-il que j'ai lu ledit texte le lendemain, et effectivement, y'a de quoi faire.

Wackernagel est dans le titre, mais pas dans le roman. Il s'agit d'un mec random attendu a la terrasse d'un café par un pote qui ne l'a pas vu depuis un bail. Le pote en question est assis, attend et se pose tout un tas de questions sur les retrouvailles. Il explique rapidement qu'ils ne se sont plus vus depuis l'internement de Wackernagel, que les raisons étaient floues, qu'il avait préféré prendre ses distances mais qu'il l'aimait bien quand même, qu'il n'en était pas non plus au clichés du mec interné de force, qu'il n'était pas victime de dérangement mental mais que son trouble était costaud, qu'il s'agissait vraisemblablement d'une dépression un peu trop trash, qu'il y avait beaucoup de on-dit et que peu savaient vraiment de quoi il retournait. Et que lui, ce pote de Wackernagel qui attend en terrasse, ne savait pas bien non plus.
Donc, Wackernagel est sorti, et le gros du texte considère des hypothèses toutes vraisemblables. Il se demande où il en est, s'il est sorti parce qu'il allait bien, si bien aller médicalement correspond à bien aller civilement, comment leur amitié va reprendre (et si elle va reprendre, déjà), comment Wackernagel aura interprété l'éloignement juste avant son internement. Il se demande à quoi il ressemblera, aussi, et comment il pourra jauger sa forme si la nécéssité se fait sentir.

Oh, attends ! Je te vois circonspect. J'irais même jusqu'à dire que tu imagines Un après-midi avec Wackernagel comme un truc chiant. Mais non, bien au contraire. Loin de Jorge Edwards avec qui il n'a rien a voir, Ivan Farron va loin dans son exploration de l'amitié et de ce qui peut l'ébranler. Parce que c'est la matière du récit, la relation amicale, la question de la caducité, de la suspension, de la reprise, des moments pas drôles, du sens utilisé pour juger de l'odeur d'une amitié. Vous vous doutez bien que je ne vais pas vous spoiler en vous disant quelles réponses le personnage trouve, ni si Ivan Farron a collé toutes ses convictions et visions de la problématique sous sa plume ou s'il évoque quoique ce soit pour les réfuter, les dénoncer, les approuver ou garder une neutralité, évidemment.

Mais ce petit texte que vous allez finir (et je vouvoie, maintenant, ah bon) facilement si vous prenez une ligne du métro parisien d'un bout à l'autre, vous verrez que vous le trouverez riche, foisonnant de questions, fouteur d'ambiance étrange mais pas déplaisante, planeur de songes, brumeux jusque dans la moëlle des personnages, fou dans les petits recoins et hypothèses qu'il explore.
Néanmoins, il y a un petit quelque chose qu'il me faut vous signaler. Wackernagel, au café: il est en retard.

08 avril 2015

Dresscode

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Pour une fois (hum), je ne vais pas aller vous boursoufler le cortex avec un texte. Son emballage suffira.

Du coup, vous comprendrez bien que la belle couverture n'apparaissent pas dans l'album photo des bouquins dont quelqu'un a parlé ici.

De retour de vacances et après avoir scandaleusement versé dans l'oisiveté, je me suis retrouvé nez à nez avec une gros machin à couverture rigide qui affirmait contenir des nouvelles russes contemporaines, et ma curiosité guidant mes mains, j'ai jeté un oeil. Même si on y trouve des noms honorables, attractifs ou même carrément sexy (je peux aller vous citer Vladimir Sorokine, Zakhar Prilepine, Elena Pasternak qui doit avoir de qui tenir) et un paquet de noms inconnus à découvrir, il faut bien avouer que de prime abord, il y a plein de trucs qui pêchent.

Certes, je ne parle pas souvent de mauvais et je ne suis pas si langue bifide que ca (rien à voir avec le yaourt), mais sans encore lire la moindre nouvelle, mon enthousiasme sur l'idée de l'éditeur est vite retombé quand j'ai vu le résultat et la réalisation.
Une préface de Mazarine Pingeot. Bon. Le rapport avec la Russie contemporaine et/ou la Perestroïka n'apparait pas comme évident. Choix plus judicieux auraient été Luba Jurgenson ou Sophie Benech, si volonté d'attirer un grand nom pour parler de la Russie, plutôt que Mazarine Pingeot qu'il convient de présenter (écrivain, prof de philo et chroniqueuse à la télé, c'est écrit) et d'étaler sur la converture à la place des auteurs.
La maquette en elle même semble belle de l'extérieur mais les détails cheap finissent par sauter aux yeux dès que les mains feuillettent le bouquin. Le papier a l'air classe mais s'avère finalement faussement chic, la mise en page est jallonée d'effets de style solitaires et trop éparpillés pour que ca en jette un max, la table des matières est difficilement trouvable et on constate vite qu'on galère à trouver le nom des auteurs qui ont composé, le travail de l'imprimeur est très propre mais l'achevé d'imprimer est resté à quai.

On en arrive à détacher totalement la qualité littéraire des textes choisis et à être rebuté par l'emballage. On imagine un type en costard débarquant au Rotary sans chercher à cacher ses chaussures bon marché et usées. Et une fois qu'on a vu les chaussures, tous les autres détails sautent aux yeux, avec le dernier bouton de la chemise ouvert sous la cravate, les traces de chiffon sur les lunettes, une petite tâche sur la manche de la veste, la chassie au coin des yeux, ou ce genre de chose. Dans ce cas là, si le Rotary ne t'est pas naturel ou si tu ne veux pas y aller, ben n'y vas pas.
Qu'on ne se méprenne pas, je ne parle pas des textes que je confesse volontiers ne pas encore avoir lu, mais pour une fois, je parle du boulot de l'éditeur avant celui des auteurs. Et là, les mecs, le classe low cost, ca dessert le choix des textes, certainement pas dégueus, pourtant.

05 avril 2015

Le problème du tout

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De temps en temps, le problème de l'âge ressurgit. J'attaque fort avec une phrase imbitable, c'est comme ca. Je ne sais pas si on se connaissait à l'époque, mais le problème d'âge et/ou de maturité littéraire s'était déjà posé à l'âge imberbe et l'époque de mon premier contact avec Ivo Andric, qui n'en est pourtant pas la moitié d'un.

Il y a des textes avec lesquels on se rend compte que ca ne passe pas. Le flair détecte le texte haut de gamme, la belle plume, la densité des personnages, de l'intrigue, de la construction, l'audace de l'auteur et tout plein d'autres facteurs qui dénote une grande qualité littéraire. Pourtant, le drame arrive rapidement: il y a un truc qui ne passe pas. Et c'est à ce moment précis que je me dis de me contredire et de réfuter ma thèse branlante de malfoutue.

De problème d'âge, point. Il y a certains auteurs trop denses, trop costauds qui livrent des romans qu'on se doit de reconnaître exceptionnels parce qu'ils le sont sans aucun doute mais qui sont quand même trop.
C'est beau mais c'est lourd. C'est beau mais c'est large et ca ne passe pas dans la porte. Il y a trop de beurre pour qu'on puisse le finir. C'est excellent mais avec trop de gras, ca écoeure vite, et ca dégoute d'autant plus que c'est appétissant et qu'on a vachement envie de prendre une bouchée supplémentaire. Mais une saveur qui agace, ou une omniprésente, ou la première bouchée qui remplit déjà l'estomac et proclame la fin du repas avant de l'avoir commencé.
Bien évidemment que c'est frustrant. Mettez vous dans ce rôle: vous avez goûté, vous avez aimé, mais c'est tellement lourd que vous n'en voulez déjà plus. Le reste de fige devant vous mais vous ne pouvez plus.

Pourtant, La fin d'un roman de famille a tout pour être grand. Un grand fleuve qui rappelle par moment Le singe vient réclamer son crâne, un grand tableau familial dans la Hongrie des années cinquante, une construction dans laquelle le narrateur est tantôt le pèrede son fils, ou le fils du sien, ou le grand père de son petit-fils, ou le petit-fils de son grand père à lui. Une gymanstique audacieuse qui se met en place. Une atmosphère dont on ne sait pas si elle est figée ou virevoltante, un dépaysement d'une région elle-même dépaysée qu'on voit ici comme quelque chose de l'est et qu'on percoit comme tout ce qui vient de là bas. La construction du personnage principal mêlée, alternée avec ce qu'il est à l'âge adulte. Le toile de fond de l'époque et du lieu.

Il y a tout pour que ca passe, mais ca ne passe pas. Mais attention, ne dites pas que je vous sors que c'est un bouse, loin de là. C'est justement ca qui se trouve être la frustration terrible. C'est génial, mais ca ne passe pas. Sans doute, c'est propre à ma pomme, et vous allez le dévorer et convenir du texte top of the top, et sans déconner, je vous le souhaite à tous les deux. Autant à La fin d'un roman de famille qu'à vous. Parce que je vous aime bien, vous. Vous m'êtes sympathique.