La Confrérie des Libraires Extraordinaires

07 septembre 2017

L'expérience aquatique

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On trouve de biens étranges matériaux, parfois. Vous connaissez les pieuvres ? Vous les avez entendues parler et disserter sur nous ? Marie Berne, qui n’a aucun lien de parenté avec le canton (me semble-t-il), vous en personnifie une. Ou vous l’humanise, en tout cas.

Imaginez-vous, donc, une pieuvre pêchée un jour par une main d’enfant et qui se retrouve finalement par habiter un aquarium quelconque dans le salon d’un cinéaste. Le postulat de base n’est pas si complexe et les péripéties de l’acheminement de la pieuvre jusqu’ici sont passées sous silence, l’histoire ne le dit pas. D’un autre côté, l’exercice auquel Marie Berne s’est livrée ne se résume pas à la trame facile, ou tout du moins potentiellement commune, de la trajectoire physique d’un animal quelconque qui donne son nom au titre. Ici, la pieuvre pense et parle. L’homme est son sujet d’étude et elle voit la réciproque, elle regarde l’homme la regarder et en faire son sujet d’étude. C’est une collision de regard que Marie Berne nous livre.

Le résultat est nébuleux, mais pas désagréable. Placé comme sujet d’étude qui place le narrateur en sujet d’étude, le personnage principal qui se place secondaire bien qu’il ne le soit pas rend la construction du texte intéressante à suivre. Le choix de l’animal interroge aussi et donne un certain cachet au texte. On se retrouve vite dans un cocon gluant et chaleureux, humide et agréable comme peut l’être un texte de Supervielle, malgré l’absence d’onirisme.
Et pourtant, quelque chose cloche. Même si la construction, l’idée générale et le choix du personnage principal tirent le texte vers le haut, on regrettera le manque de charisme du personnage humain. Trop vite, il manque de densité et le regard lucide, tendre et acéré de son observatrice part un peu de travers. Certes, son immobilité la condamne à ne le regarder que lui, mais sa fascination ne prend pas tant que ca sur le lecteur. Au fil des chapitres, on espère, tâtonnant, trouver les aspérités de l’humain ou de l’intérêt de la pieuvre, et très vite, le texte devient bancal. L’intérêt de la narration et celui des personnages ne s’équilibrent plus, et à l’image de Watership Down, paru l’an dernier, l’effet de surprise initial s’estompe devant les carences des ficelles plus conventionnelles qu’on voit délaissées.

Bien sûr, on voit très bien l’intérêt du texte et la motivation de ceux qui nous l’acheminent, mais il manque quelque chose. Une densité qu’on espère, sans doute.


04 septembre 2017

La prochaine flore

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Il y a ceci de merveilleux et gênants chez les auteurs anglo-saxons qu’ils sont trop imaginatifs. SI on prend, par exemple, l’exemple de Jenni Fagan, parce que c’est de son texte dont parle aujourd’hui, on distingue bien les deux faces de sa principale qualité.

L’imagination, j’entends. Pas l’écriture, quali et discrète et qui sert parfaitement le récit comme elle le doit ; pas non plus l’imaginaire, différent de l’imagination dans sa source initiale (on n’est pas dans Valérian, quand même). La base du roman est assez simple et riche de beaucoup de choses. En schématisant pour ne spoiler personne, soyons sur Britannia d’ici deux ou trois ans au moment où s’ouvre une nouvelle ère glaciaire. Les températures chutent, la société s’affole de toutes parts mais reste ) peu près intacte, à ceci près que les conditions climatiques alarmantes ont poussé le souverainisme des états vers l’obsolescence et assure son remplacement idéologique par une corporatocratie ultra-libérale qui est loin de provoquer un consensus où que ce soit. Base solide, donc, et l’imagination nécessaire à son développement demande des ressources intellectuelles dont Jenni Fagan jouit sans les étaler. Là-dessus, très bien.
Le développement de l’intrigue ne part pas tant que ça vers la science-fiction qu’on frôlait lors des premières pages et vers laquelle on aurait pu penser que le texte tendrait. Les personnages eux-mêmes, marginaux dans un village improvisé, prennent finalement plus de place que l’intrigue elle-même, et en cela, le contrepied sur le lecteur est réussi. La dimension sociale n’est pas outrageuse ni racoleuse, établit un parallèle discret avec notre époque actuelle mais reste sous le couvert de l’anticipation, bien qu’elle ne verse pas trop dans ce terreau-là, même s’il est proche.

C’est juste après, que le mets le bémol et m’oppose à moi-même. L’imagination trop fourni rend le récit trop riche. Il fourmille de petits détails dont l’apport est minime. Le rythme s’en trouve ralenti, accroche un peu plus l’esprit et la lecture est moins fluide. Trop détaillé, le texte prend une valeur d’image sous nos yeux et ne laisse plus vraiment de place à l’imagination du lecteur, lui retirant le droit pouvoir se figurer le personnage de Dylan avec un pantalon vert s’il le souhaite. Même si, picturalement, de grandes idées confèrent au texte une densité poétique inattendue, ces mêmes belles images sont parfois bouffies par des descriptions hors-sujet. Cette scène de parhélie, par exemple, rare phénomène sur terre, où le calme contagieux du personnage qui admire la beauté du paysage en sortant de chez lui est sitôt rompu par une précision sur sa colonne vertébrale qui apparait lorsque son t-shirt remonte parce qu’il a levé le bras. C’est dommage, contre-productif, parfois, comme si la plume était hyperactive et demandait de trop dire.

Même si parfois, il faut apprendre à se taire (et personne n’en voudra à personne, qu’on se le dise), il y a un paquet de trucs à retirer des Mangeurs de lumières. Même trop riche (sans doute par volonté de trop bien faire), même sans laisser de place au lecteur, le texte vaut quand même le coup d’œil. Sans qu’il soit prioritaire, autant ne pas passer à côté.

01 septembre 2017

Lettres fuyantes

         

Bobin

Vous connaissez Ryokan, je suis sûr. Si si, vous en avez sûrement déjà entendu parler, ou alors penchez-vous sur son œuvre, ses écrits valent carrément le coup. C’est beau.

                Avec Ryokan, on est au dix-huitième beaucoup, dix-neuvième un peu, au Japon tout le temps. Comme un paquet de poètes japonais, on y parle beaucoup de nature et Ryokan le moine y insère souvent des parallèles et connexions avec la spiritualité mais on aura l’occasion d’en reparler, sans doute. Aujourd’hui, je sais bien que c’est moins glamour, je vous parle de Christian Bobin. Non, mais attends, pars pas, c’est pas si mal, Bobin, y’a des bons trucs.

                Regarde, ici, il adresse un tas de lettres imaginaires à plein de monde, de personnages de sa vie ou de son esprit qui parlent de Ryokan. Oui, bon, pas toutes. L’hommage est beau, la plume est tantôt belle, tantôt surfaite, je te l’accorde. Les thèmes de Ryokan sont très bien rendus et évoqués, et même si les références au Japon sont souvent maladroites ou grossièrement rendues, la plume poétique de Bobin a quelques saillies magnifiques.
                Le reste est kitsch ou trop chargé, je sais bien. C’est de la poésie trop sucrée, trop chargée et Bobin écrit un peu comme tout le temps, pas vraiment de surprise de ce côté-là. Ryokan est parfois absent, la construction du recueil un peu lisse et l’enchainement des lettres un peu opaque mais rien que pour quelques très belles pensées, même fugaces, la lecture de quelques passages n’est pas perdue. C’est le problème de l’irrégularité de Bobin, ici, l’alternance du bon et du moins bon ne se joue pas au détour d’un chapitre, mais de part et d’autre d’un point.
                Personne ne t’en voudra de passer à côté et/ou de ne pas porter Bobin aux nues, oh non, mais à l’occasion, lis un texte ou deux.

30 août 2017

Etoile filante

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Comme moi, je sais que tu aimes bien marquer le coup de la fin août, des jours qui précèdent la rentrée (voire la rentrée littéraire) avec un classique ou un texte que tu identifies comme tel. Même si je crains d'enfoncer une porte ouverte en t'en parlant, je te cligne un recueil de l'oeil dans une phrase qui ne veut rien dire. Mais les nouvelles, ou plutôt les petits contes de Supervielle sont plus costauds que mon article, crois-le bien.

Par leur dimension onirique, déjà. Par leur singularité, aussi. Les personnages s'y questionnent, ou pas. Quand ils ne le font pas, ils laissent le lecteur le faire pour eux. Cette petite fille, par exemple, seule dans une ville sans nom ni emplacement, et qui la fait vivre par sa seule présence, solitaire et unique; cette noyée, aussi, dont le passé importe peu et qui découvre le dessous du fleuve, les profondeurs et leur population. L'enfant de la haute-mer, c'est un peu tout. Pas seulement un enfant ou un adulte, pas un personnage précis mais tous reliés par un passé incomplet.

Toujours, par son choix, la mer est présente. L'élément compte plus que le personnage comme à pu le faire Christoph Ransmayr plusieurs décennies plus tard, dans un autre exercice littéraire et sous une autre forme, mais selon un procédé pas si éloigné.

Tu vas sans doute te demander pourquoi le t'en parle comme ca, au milieu de rien, et par quel élan. C'est la rentrée, tu sais bien, et je n'aurais cesse de te prodiguer le même conseil à chaque fois: relis, ou lis tout court, un truc de fond avant de reprendre la routine. Oh, ne t'oblige pas à te lancer dans Les misérables ou Vingt ans après, mais il y a un paquet de textes qui peuvent convenir. Des courts, ou des recueils connus mais jamais obligatoires chez personne. Autant, tu peux passer une vie entière sans entendre parler de Heiner Müller, autant tu ne peux pas passer outre Paul Verlaine. Ben, choisis Müller, alors, ce genre de nom que tu as déjà entendu quelque part, sans jamais le lire et en le laissant à côté malgré l'intérêt que tu y as porté.
Supervielle, comme plein, fait partie de ceux-là. Pendant les quelques jours de vacances qu'il te reste, pendant que tu reprends le rythme, n'oublie pas L'enfant de la haute-mer, ou L'or de Blaise Cendrars, ou L'établi de Robert Linhart, ou La route des Flandres de Claude Simon. Ou d'autres trucs, je sais pas. Surprends toi.

 

Dames et messieurs sous les mers - La Confrérie des Libraires Extraordinaires

Honte à moi, qui estampille honteusement "Littérature allemande" un texte autrichien. Passé cette auto-remontrance étrangère, je le précise, à toute forme de masochisme, intéressons nous au texte bizarre auquel le titre du post fait référence, puisqu'il s'agit là carrément du titre du bouquin.Il faut, avant de parler de ce bouquin, que je vous éclaire sur la raison qui m'a poussé à jeter mon dévolu sur ce machin en particulier.

http://librairesextra.canalblog.com

 

L'or - La Confrérie des Libraires Extraordinaires

Je m'en étais fait tout un plat, allant jusqu'à me persuader que L'or me séduirait à outrance.

http://librairesextra.canalblog.com



28 août 2017

L'autre cage

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               Aujourd’hui, juste avant de lancer la rentrée littéraire dans le flot improbable de la routine, juste au moment où je me lance dans de longues phrases kitsch au sens incertain et juste parce que je fais ce que je veux, je me ramène avec un film. Voilà.

                Qu’on se rassure, quand même, le film est adapté d’un roman, hein ? On reste dans la littérature, quand même. Le film vient de Sofia Coppola et la matière qu’elle exploite de Thomas Cullinan et d’un texte éponyme traduit il n’y a pas si longtemps par feu Passage du Nord-Ouest qui nous manque quand même pas mal. Si décor à planter il y a, malgré la bande annonce et la presse que les Coppola peuvent avoir, il faut s’imaginer dans un pensionnat de jeunes filles à moitié désert pas très loin de la ligne de front de la guerre civile américaine. Assez peu de connexions avec l’histoire, l’armée où le film de guerre, néanmoins, même si tout découle du climat et du conflit. C’est l’arrivée d’un soldat de l’Union, les abolitionnistes du Nord, qui donne l’élan de l’histoire qui nous est racontée. On a donc un soldat du Nord, à moitié crevé et recueilli dans les bois et un pensionnat de jeunes filles du Sud, catholiques et pratiquantes, dont l’éducation a été confiée à une quinqua conservatrice. N’allons chercher là-dedans, qu’il s’agisse du texte ou de l’adaptation, aucun engagement macho ou féministe. Contrairement à ce qu’on nous balance, les personnages et leurs interactions ne se résument pas à un schéma manichéen et l’important parmi eux ne concerne pas le genre mais à peu près toutes leurs différences. L’histoire telle qu’elle est bâtie par de ce principe-là.

                Le film est lent et tout son intérêt réside là-dedans. Chaque spectateur et chaque lecteur se fera son avis sur les personnages, saura voir qui est la morue, qui est le connard, qui est la sainte et qui est le gentleman. Et quand. Et à propos de quoi. Et verra qu’il n’y a de réponses qu’au sein des personnages eux-mêmes, d’autant plus qu’il aura eu le temps, tout le temps de les disséquer à loisir grâce au rythme posé du film.
                Quoiqu’il ne soit pas vraiment posé. Même sans éclat de voix, même sans engueulade ou mandale, peut-être que le film est un peu violent, sournoisement. L’effet de ladite violence n’est pas traumatisant, mais ce que les personnages endurent, font endurer et s’impose, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes, qu’à leurs opinions, leur idées et ce qu’il fait ce qu’ils sont. Ils sont violents par la proximité de leur opposé qui malmène leurs certitudes, par la toxicité que chacun gardait, taisait ou ne soupçonnait pas et qui se révèle par le biais de la présence de l’autre, bien qu’elle soit indispensable pour satisfaire leurs valeurs. Les valeurs de chacun deviennent contradictoires et rongent l’ensemble des personnages, et tout sort de là.

                On peut reprocher tout un tas de trucs à la réalisation en général, et en y regardant de plus près, les mêmes choses que ce qu’on reprochait à Sophia Coppola lors de la sortie de Marie-Antoinette, mais l’intérêt du film n’est pas là. Ce n’est pas la réalisation, la musique, un facteur d’ambiance précis qui pose question et qui doit attirer le lecteur, mais le contenu. D’où, Les proies.

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20 janvier 2017

La femme plurielle

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Vous allez voir passer, bientôt… Oui, je vous interromps dans vos activités, mais c’est pour la bonne cause. Donc, disais-je avant d’être assez grossièrement interrompu par moi-même, vous allez bientôt voir passer sur les tables de vos libraires préférés un gamin dans une télé vide, et la curiosité qui vous caractérise vous poussera à vous penser dessus. Sur la télé.

Le gamin qui y est réfugié et qui scrute ardemment un détail hors champ n’est pas Maryam Madjidi. Maryam, qui me pardonnera de la nommer si cavalièrement en me contentant de son prénom alors que je ne la connais pas, est maintenant adulte et s’est construite, entre autre et/mais comme tout le monde, pendant son enfance, zébrée très tôt par un départ de Téhéran vers Paris sans billet de retour.
Et je sais que vous vous interrogez en vous disant que je vous refile le récit fragmentaire écrit en francais d’une jeune femme née à l’étranger et vivant en France et dissertant de son enfance émaillée de mouvement et d’évènements forcément sympas que nos enfants n’apprennent pas vraiment dans les livres d’histoire bien qu’ils y soient mentionnés. Ou alors, vos enfants sont de bons élèves, mais ca, je sais pas, je les connais pas.
Néanmoins, entre Les cosmonautes de font que passer et Marx et la poupée, on dénote quelques détails différents au milieux des points communs évidents.

La poésie de Maryam est beaucoup plus dure, abrupt dans son propos et dépourvue de la tendresse qu’Elitza faisait passer dans son texte. Quand l’une grandissait dans le malaise du communisme, l’autre se construisait dans un exil décidé par ses parents autant pour se protéger de la révolution que pour rester fidèles à leurs idées et le volonté d’avoir le droit de parler. Du coup, forcément, Maryam a grandi entre deux chaises sans savoir sur laquelle s’asseoir, une enfant ne pouvant pas imaginer la polyvalence de deux fesses pour deux chaises. Le choix permanent entre les racines et l’intégration est assez souvent remis sur le tapis chez nous, mais reconnaissons le, généralement par ceux qui parlent le plus fort et qui n’ont généralement jamais été confronté au problème, d’où la nécessité du cri de Maryam Madjidi.

Toutes les parties, fragments et formes choisies sont lourdes de sens, autant lors de sa petite enfance à Téhéran que lors de son arrivée en France ou à son âge adulte. Chaque élément du texte est charnière mais dépourvu de tout autocentrisme, comme si parler d’elle était un biais pour parler de tout enfant exilé perdu ici. Il ne s’agit, par sa voix, pas seulement d’elle mais de la masse de ceux qui étaient et sont, maintenant, dans sa position.*

Même si le récit est engagé et par ce trait de caractère, utile aux thèmes qu’il aborde, on notera des fréquents changements de rythme et de notes, comme un parallèle à la trajectoire de Maryam, posant au matériau des bases rendues solides par leurs variétés. Ne vous fiez jamais, les copains, à la forme de ce que vous lisez. La poésie de ses premières pages est belle et redoutablement écrite, la narration des suivantes, plus orale parfois mais pas que, plus polymorphe en tout cas, est lancée par la puissance du propos. Même si le rythme est parfois freiné brusquement par une autre idée intercalée dans le développement de la première, même si parfois la prose ou les vers coupent le romanesque, même s’il arrive que les paragraphes n’entrent pas tous en interaction, on reconnait finalement, dans le silence qui suit sa lecture, que le texte que Maryam nous livre accroche et retient.
Lorsque le texte d’Elitza coule tout seule dans sa douceur et son linéaire, celui de Maryam accroche, nous ramène en arrière, sur les côtés, sur une échelle parallèle et nous remet un peu plus loin sur le chemin où il nous a pris. Les deux textes en apparence si proches nous bousculent différemment, à tel point qu’on en préfèrera aucun malgré l’écho qu’ils se renvoient.

Les deux traitent de l’enfance, de l’identité, de la (trop) grande histoire vécue trop tôt, d’évenements majeurs dont on peine ici à concevoir l’impact sur les enfants tant on a perdu l’habitude d’en vivre. L’histoire nous dira quand elle aura deux minutes si la richesse de ces générations ne s’acquiert pas au détriment de leur bien être et de leur tranquillité. Quoiqu’il en soit, la collision de l’histoire et du quotidien, quelle qu’en soit l’âge et la période, amène finalement de biens forts écrits.

29 décembre 2016

Où je ne pense pas vous avoir parlé de celui-ci quand j'aurais du le faire depuis quelque temps

 

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C’est toujours un peu ardu d’entamer la rédaction d’un mail, mais je crois que je vais commencer par vous embrasser, tous chez Zoé, pour Les neiges de Damas. J’attendais de le terminer pour venir vous en parler, mais le texte s’est avéré finalement beaucoup plus puissant que je n’imaginais qu’il serait après la lecture des deux premières parties.

Aux premières pages, le texte était suffisamment séduisant pour que j’aille emmerder mes collègues de l’histoire et leur demander des références sur l’histoire de la Mésopotamie, de Sumer, de l’écriture, de l’Antiquité (mais abordables pour un novice, quand même, hein), « et Akkad, on sait quoi dessus ? », et ce genre de choses. Parce que c’est fascinant, tout ça.
Il n’y a pas que la Mésopotamie dans la vie, mais ça attisait mon curiosité. Et puis en fait, Alice m’a soufflé. Je trouvais le parallèle entre Oubaram, Damas et Alice intéressant et bien foutu. J’étais même convaincu par le personnage de l’étudiante qui doute d’un truc sans savoir quoi, seule face à l’histoire vertigineuse de l’humanité symbolisée par un ticket de caisse de plusieurs millénaires ou le parallèle entre l’immensité de l’histoire si lointaine et sa vie à elle qui répète un schéma similaire à deux échelles totalement différentes ; son ahurissement indistinct dont elle a pleinement conscience devant l’invention qui a fini par être la base de tout le reste par la suite, même pourquoi pas par rapport à Internet, qui n’aurait ressemblé à rien sans une poignée d’hommes pour inventer le moyen d’expression universel il y a quelques millénaires.
(En me relisant, je me paume moi-même dans ma phrase… Permettez que je la reformule et la poursuive de manière plus digeste.)

Liste de ce qui m’a convaincu dans Les neiges de Damas :
                le personnage de l’étudiante qui doute d’un truc sans savoir quoi, seule face à l’histoire vertigineuse de l’humanité symbolisée par un ticket de caisse vieux de plusieurs millénaires ;
                le parallèle entre l’immensité de l’histoire si lointaine et sa vie à elle qui répète un schéma similaire, mais à deux échelles totalement différentes ;
                son ahurissement indistinct dont elle a pleinement conscience devant l’invention qui a fini par être la base de tout le reste par la suite, même pourquoi pas par rapport à la révolution de l’Internet, qui n’aurait ressemblé à rien sans une poignée d’hommes pour inventer le moyen d’expression universel il y a quelques millénaires ;
                l’effet produit par le berceau du savoir exploité par toute les autres civilisations qui ont suivi, avec Damas comme symbole ;
                la sensation de vertige à l’idée que tout vient d’une époque lointaine et du lieu où elle était à quelques milliers d’années d’intervalle ;
                pourquoi pas, même (mais je commence à spéculer, ni Alice ni Aude ne l’ont clairement dit), l’idée que l’invention de l’écriture par une poignée d’érudits ou non totalement dépourvue d’espoir quelconque quant à la portée de leur innovation ;
                l’acceptation, finalement, de ne probablement jamais savoir qui a eu l’idée d’écrire (je m’égare sans doute en disant ca. J’ai profité de la réduction du personnel pour acheter quelques bouquins sur le sujets, mais le passage en caisse remonte à quelques heures seulement) ;
                pourquoi pas même, l’idée de voir l’humanité ne pas pouvoir connaître grand-chose sur l’époque de l’invention de l’écriture, mais de pouvoir lire sur Internet le palmarès détaillé de Michael Schumacher (je fais sans doute preuve d’un peu de cynisme, probablement).

 

Le texte est très riche, en fait, et pose plein de questions. J’ai failli en discuter avec le serveur de mon troquet habituel, à midi, mais je crois qu’il m’aurait pris pour un dingue si, comme Alice le suggérait parfois, je lui avais demandé si le monde sait d’où il vient et s’il le sait, où il va et s’il le sait, et pourquoi. Il y a un peu de ca derrière le désarmement qu’on éprouve devant la guerre en Syrie, et même devant Daesh qui se lance dans l’autodafé à la bibliothèque centrale de Mossoul.

Et puis je suis arrivé à la troisième partie, d’une traite, et je suis un peu sorti de la Mésopotamie, des tablettes, des cunéiformes et des tell pour m’apercevoir que tout était plus tortueux et complexe au fil des pages. J’ai vu la frontière entre Aude et Alice sur laquelle je m’interrogeais depuis les premières pages, et ça m’a vraiment fait plaisir.

27 décembre 2016

Le cosmos à trois têtes

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D'accord, la parution remonte au vingt cinq août et je ne vous en parle qu'à l'approche du réveillon, mais attendez de voir ce qui suit. 

J'ai pas mal parlé d'Elitza (que j'appelle par son prénom, comme tous les auteurs dont je parle ici mais que je vouvoierais certainement s'ils viennent par chez moi et s'ils ne n'invitent pas au tutoiement, mais on s'en fout) pendant les fêtes et j'espère que les lectures chez chacun prendront.

Il y a ceci de frappant dans son texte qu'on a l'impression d'être en apesanteur à mesure que le texte sur l'espace avance, encore qu'il ne s'agisse pas là d'un texte sur l'espace. Pas du tout, même. 
On a Elitza Gueorguieva adulte qui se voit jeune fille puis jeune femme avec un oeil adulte mais une verve et une expression enfantine et neutre. Mais pas n'importe quel monocorde, attention, parce que même si le ton est neutre et pince-sans-rire, le propos est construit ave plein de petits épis qui sortent à droite à gauche, de manière très calculée et particulièrement efficace. Le résultat final n'est ni une comédie, ni un drame, ni une case prédéfinie que le vingtième siècle a pondu pour étiqueter toutes ses productions.
Les fulgurances comiques font mouches et attisent le sourire tendre, elles attendent l'oeil sans qu'il ne le sache et relève plus de la construction de la phrase que du gag proprement dit. Point de gag à la seconde, de situation rocambolesque ou de porte qui claque. On est, dans Les cosmonautes ne font que passer, dans un apprentissage raconté avec beaucoup de tendresse et d'ironie, pris en étau entre le rêve de devenir Iouri Gagarine et l'effondrement d'un monde qui n'aurait de toute facon garanti aucun résultat.
Pas de pathos non plus, le piège étant évité par des sautes souriantes au détour d'une virgule qui nous sortent du texte pour nous y replonger aussitôt.

A vrai dire, on est ni vraiment dans l'enfance ni à l'âge adulte, et on se demande au fil des chapitres qui regarde qui. Les deux Elitza se fixent, intriguées, laissant les personnages secondaires prendre place et tournoyer autour d'elles sans prêter attention au jeu de regard. On sent les repères abolis, la temporalité sort d'elle même, on est avec une narratrice indivisible et plurielle, sur une époque dont on peine à s'avouer qu'elle est historique tant elle est récente (et encore, le point de vue diffère selon celui qui en parle), dans un texte à tiroirs recelant de surprises comme celles des boites qu'on a relégué au grenier, entre jouets d'enfants et t-shirts sans manches, ceux-là qui nous font dire que "Déjà..."

Alors certes, j'arrive après la bataille, mais que ca ne te prive de rien. Si tu as loupé Les cosmonautes ne font que passer cet automne, profite de l'hiver pour le choper. De toutes facons, les jours ne sont pas bien longs et tu le trouves encore partout.

L'homme oisif

Oui, c'est vrai. Parfois, je suis là avec vous, et parfois je vadrouille mais toujours pour revenir avec des trucs. Laissez moi une demie heure, et je vous parle d'une auteur franco-bulgare. Promis.

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03 avril 2016

Disséction de l'instant

avalanchesIl faut rendre hommage à Jean-Marc. Oui, j'appelle les auteurs par leurs prénoms, maintenant, et je les tutoie, même. Il faut te rendre hommage, Jean-Marc, et pour étayer cette idée nocturne et échapper au post laconique, il me faut livrer un petit quelque chose sur une bribe de son oeuvre, pour pouvoir cerner le bonhomme.

Jean-Marc Lovay n'est pas l'auteur qui a inventé l'architecture littéraire du rêve mais celui qui la manie le mieux. Si vous regardez La négresse et le chef des avalanches de près, vous vous apercevrez assez vite que les textes qui le composent sont à l'image des rêves que nous faisons tous. Rien n'est gratuit ni fantasque, tout fourmille de détails et de nuances qui traduisent tous et toutes une idée ou une pensée incroyablement précise que le cerveau humain ne peut échafauder si précisément que lorsqu'il est endormi. Mais Jean-Marc, j'en mettrais mes mains au feu, écris éveillé. Jean-Marc maitrise le rêve éveillé, celui qui masque des nuances réelles par des images fantasques qui s'imbriquent les unes dans les autres, se pourchassent jusqu'à ne former qu'un seul nuage, costaud et dense, pas massif pourtant. Jean-Marc maitrise la conception et l'exploration de l'impression qui compose notre réveil, les vestiges du rêve désormais éteint et sa transposition littéraire, ici en très courtes nouvelles qui nous souffle aux oreilles la raison de la lecture de ses textes. On est pas là pour rien.

Alors, d'accord, ca déroute un peu, au début, mais il faut savourer ces pages incertaines où on doit laisser l'auteur nous emmener là où il veut, lui accorder une confiance absolue, se laisser bercer par sa langue et le suivre jusqu'à comprendre son cheminement et le savourer.
Lorsque j'étais en première, notre professeur de français, monsieur Gilot, nous conseillait de refermer souvent notre livre pour nous repasser mentalement le chapitre écoulé. Même si le procédé, bien qu'académique et monotone, se matérialiserait presque par un entonnoir dans la bouche et un flot ininterrompu de littérature de masse à travers le gosier, fonctionne sur quelques textes obligatoires et/ou (mais finalement plus souvent ou) peu enthousiasmants, opposons lui Jean-Marc.
Avec Jean-Marc, change de manière d'échange avec le texte. Plutôt que de le laisser te gaver, laisse le venir vers toi. Fous-toi dans un fauteuil ou vautre toi sur une pelouse et laisse Jean-Marc ouvrir la marche vers là où il veut. Tu peux lui faire confiance sur la destination qu'il t'a choisi.

21 septembre 2015

Le voyage à l'envers

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Ou l'inattendu. Je commence directement l'article avec un titre alternatif, ce genre de truc possiblement annexable à un éventuel making of, à ceci prêt que la chose s'avère complexe à réaliser lorsqu'il s'agit de l'apposer en complément d'un écrit. Et maintenant que je me suis sorti de cette phrase, je ramène Bernard.

Bernard Vuillème à ici engendré Pablo Schötz, personnage que je n'ai que vaguement envie d'évoquer s'il s'agit de son état et de sa situation actuelle parce que ce n'est pas le propos. L'important, ou du moins le principal vecteur de Sur ses pas, c'est Pablo Schötz avant. Le périple saugrenu et intime qu'il entame, l'étrangeté de la clef retrouvée entre deux classeurs, le mystère de la serrure et/ou de la porte qui allait avec eux-mêmes ne sont que le pétexte dont le texte dans en ensemble avait besoin pour être nourri comme il le demandait.
L'intérêt du texte, et Bernard y fait plutôt bien évoluer Pablo,c'est la course en arrière du personnage, les photos vivantes de ses souvenirs, le reboot jusqu'à l'enfance dont l'adulte qu'il est devenu ne sera que spectateur. Pablo court vers avant et assiste, se revoit gamin, puis ado et caetera jusqu'à se redécouvrir carrément. La grande piqûre de rappel. Le personnage, donc, était tout à inventer non pas en fonction de ce qu'il est mais par la manière dont il est devenu et le chemin qu'il a suivi malgré lui pour l'être finalement. On y retrouverait presque un peu de Mr Nobody, de Jaco van Dormael, dans l'idée.

Bien que la plume soit un peu trop lourde, comme ces plats qui auraient gagné à être allegés en lardons, Bernard Vuillème, que j'appelle Bernard parce que je l'aime bien (même sans le connaître), livre quand même un truc pas mal. L'exercice de style n'en est qu'à moitié un tant l'enjeu expérimental du texte réside dans son approche du fond et non dans le manque de traditionnalité de sa forme.
Mais attention, ne nous effrayons pas des exercices de styles, expérimentations et autres termes employés. C'est parfois un peu lourd mais toujours bien écrit, c'est un rythme calme mais qui pousse à d'autres sensations à la lecture: on se retrouve face à l'histoire personnelle, familiale, physique, et même jusqu'à l'histoire de bâtiments qui renvoient à d'autres histoires familiales et personnelles, exhibant toutes les connexions possibles et pas forcément toute évidentes entre des gens qui n'ont rien à voir, qui ne se sont pas tous connus ou pas tous longtemps côtoyés mais qui ont fini par influer, même inconsciemment ou en faible quantité, sur le devenir d'autres bien après eux.

A bien y regarder, ce n'est même pas contemplatif, Sur ses pas verse plutôt vers l'exploration du temps qui passe, en prenant comme exemple l'odysée temporelle dans le présent d'un homme gris, sans trop de charisme ni de personnalité, un quinqua sans rythme et se retrouve face à sa propre immensité.
Et là encore, le lecteur finit par se retrouver face à un besoin primordial bien loin de celui auquel les toilettes apporte la solution: il faut trouver un autre lecteur, un autre qui l'a lu. La seule voie pour digérer et apprécier entièrement le texte, pour tout voir et savourer comme Bernard et Sur ses pas le méritent, c'est de croiser un autre lecteur. Le texte déjà grand gagne encore s'il est diffusé.

15 septembre 2015

La princesse be-bop

Low_Down

Oui, je sais. La rentrée littéraire (ou dite littéraire) court chez tout le monde depuis quelques semaines et La Confrérie ne parle de rien. D'un autre côté, faut être honnête, sur la qualité, c'est un peu mou du genou dans pas mal de domaine de la littérature, ce qui peut pousser à chercher vers la musique. Ou entre les deux.


Tenez, par exemple, vous entendu parler de Joe Albany ? On ne peut pas vous en vouloir, ce n'est pas non plus l'icône la plus connu du jazz, mais quand même, restez un peu, que je vous en touche deux mots par l'intermédiaire de sa fille que je n'ai pas touché.
Joe Albany a fait la quasi unanimité parmi les musiciens avec lesquels il a bossé, genre Luis Armstrong ou Chet Baker, par exemple. Un pianiste blanc qui jouait dans des orchestres à majorité noire écrasante qui le faisait presque voir comme un black, et qui, comme un paquet de musiciens et même d'artistes en général à cette époque là, a fini camé jusqu'au pupilles et de fait, plus très appelé à bosser. Mais, dans le tas de ses péripéties professionnelles ou stupéfiantes, il a eu une fille avec une charmante demoiselle tout aussi toxico que lui, à tel point qu'il a du carrément finir par l'élever seul. Et AJ Albany, parce qu'elle s'appelle comme ca, raconte deux trois trucs qu'Attila porte jusqu'à nous.

Oui, mais attendez avant de grimacer en disant que vous n'aimez pas trop le jazz, le blues ou le be-bop. Il n'y a pas que ca à voir là dedans. En revanche, si vous n'en avez rien a foutre non plus de la Californie de ces années là, ou de Los Angeles loin d'Hollywood ou de l'image qu'on en a, ou bien des plumes américaines nonchalantes, c'est autre chose. Mais vous aimez bien, ca, je le sais.
L'articulation générale est multiple, et ma phrase ne veut rien dire. Je suis sur que vous avez l'image quand même, un large enchainement de passages et fragments qui destructure la construction classique du roman tel qu'on l'envisage habituellement. Mais attention, hein, destructuré ne veut pas non plus dire dépourvu de structure. C'est une collection de timbres triée, ordonnée et présentée dans un bel album dont je vous parle là, pas un truc tout rond tout mou où une quinqua a fourré plein de trucs sur son père. Même si le rythme dans son ensemble est irrégulier et laise trop facilement le lecteur tout engloutir trop vite, c'est sur le propos sur lequel il faut s'arrêter une minute. Tenez, la preuve.

Regardez la consistance des chapitres, leur transition absente mais leur liant indéfini visible partout, la manière d'amener les choses et de les énoncer (qu'il s'agisse de papa qui quitte le visionnage d'un film avec sa fille pour se piquer dans la salle de bain et revenir passer du temps avec elle, même en planant), leur matériau et leur traitement. Surtout le rendu de tous les personnages, qu'il s'agisse des principaux ou des secondaires, du père ou des clowns chômeurs babysitters, des musiciens au chômage, des ex de papa venues de tous horizons et ressemblant à plein de trucs. Surtout le rendu des situations, des contrôleurs de préventive retors demandant à la fille un rapport sur les consommations de papa.
Mais, même si les qualités littéraires sontce qu'elles sont et démarquent Low Down du reste de la rentrée littéraire, c'est papa qui ressort. Pas le mien, le papa dont il parle. Celui que toi aussi, en lisant, tu as envie d'appeler Papa. D'accord, il est toxico, la came tue sa carrière et anesthésie sa facilité au clavier et ses boulots éventuels, mais ce qui ressort et transpire de ces souvenirs et par la manière dont Amy Jo (que j'appelle par son prénom parce que bon), c'est l'image du père aimant et humain. Malgré les scènes pas normales dues à la cohabitation de la petite fille de huit ans et de l'omniprésence de la drogue autour de son quotidien à elle, le père raconté ne peut-être que sympathique, aimant et émouvant par ces deux amours opposés, l'un empêchant le naufrage incroyable proposé par l'autre.

Alors même si la réflexion qu'on se fait une fois Low Down refermé est clichée, faut bien la faire:
Même si c'est pas le nôtre, faut le reconnaitre: ca, c'est un papa.

10 août 2015

Oriana Fallaci

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Et hop, j'arrive avec un film et un sondage, mais parce que je suis vachement gonflé. Qui connait (encore) Oriana Fallaci ? Je ne vais pas non plus vous mentir, ici non plus, on ne connaissait pas trop, mais juste parce que le biopic est sorti, on va brosser un petit portrait que vous allez pouvoir lire avant d'aller à la plage ou en rando.

Oriana Fallaci, elle était belle, très belle, mais c'était sans doute le genre de femme qui aurait soupiré de dépit à la vue d'un article sur elle qui débute par ce compliment précisément.
Grande journaliste, à n'en pas douter, correspondante de guerre qui écrivait ses papiers entre deux GI éberlués et sous les tirs vietcong, femme fatale qui va au clash avec l'ayatollah Khomeiny lorsque est abordé le chador pendant l'interview, qui sèche l'interview obtenu avec le chancelier allemand pour interviewer un après-midi la figure de la rébellion grecque et rester plusieurs semaines chez lui. Tiens, d'ailleurs, on va s'arrêter deux minutes sur Alekos Panagoulis.
Alekos Panagoulis, qui a écrit des quatrains anecdotiques lorsqu'il était en taule après avoir tenté de buter Giorgios Papadopoulos (qui auparavant avait renversé le roi et pris la place batarde de régent), et qui était encore et un peu moins maintenant connu pour sa résistance fabuleuse à la torture pendant pas loin de cinq ans, jusqu'à ce que la pression internationale le fasse finalement sortir. En gros, et je sais bien que vous souriez à la lecture de mon schéma grossier sur la vie d'un bonhomme qui nécéssite beaucoup plus de quelques lignes pour être précisée et racontée comme elle me mérite, Alekos Panagoulis se présente aux législatives et est élu, avec l'aide, sans doute, derrière, d'Oriana Fallaci, comme elle pouvait. Les deux, bien évidemment, mystère de pacotille, étaient ensemble. Plus encore que ca, le nouveau parlementaire pouvait faire tomber le régime entier grâce à des preuves amassées, illustrant des méfaits diplomatico-véreux montés par le pouvoir en place. Là encore, Oriana Fallaci joue un petit rôle, même s'il est plus humain et vers Panagoulis que sur l'activisme ou la constitution de l'arme juridique censée terrasser la dictature des colonels.

Non, les potes, je ne vous résume pas le film, loin de là. Je passe volontiers sur le Vietnam et un paquet d'autres trucs quant au biopic qui passe sans doute déjà, lui même, sur quelques pans de la vie d'Oriana Fallaci. Toujours est-il qu'elle était une des plus grandes figures du journalisme italien, que sa plume s'est illustrée entre la fin de la Deuxième Guerre et le 11 septembre 2001 et qu'elle a pu voir et couvrir énormément d'évènements qui ont contribué, sinon bâti l'époque actuelle, là, tout de suite, maintenant.
Oriana Fallaci, après, on l'aime ou pas. Maquisarde opposée à Mussolini, féministe supportrice de Beauvoir, fière de son devoir de journaliste, belle avec un côté de femme fatale, fort caractère tout terrain et auteure de quelques bouquins dont l'éternel débat réside sur leur classement.
Un homme, long texte écrit sur Alekos Panagoulis après sa mort, se classe entre le roman et la biographie. Si La rage et l'orgueil est un essai d'actualité, on se questionne sur la définition d'une prise de position radicale après un tel temps de silence.

Sur la réalisation en elle-même, bon. Loin d'être scandaleusement ridicule, les signes du recul du cinéma italien sont toujours présent, sur quelques détails, quelques scènes en anglais inexplicablement tournées en italiens et mal doublées par les comédiens eux-mêmes par la suite. Malgré Stéphane Freis. Malgré Vittoria Puccini, pas connue ici, mais qui en jette.
Oui, bon, je sais aussi ce que vous vous dites. Vous avez vu Le temps des aveux, sur Francois Bizot, le Cambodge, la présence francaise, la révolution khmère en vous disant que ce sujet n'intéresse que les francais, au même titre que Oriana Fallaci, par les thèmes abordés par la vraie Oriana Fallaci parle bien plus aux italiens et éventuellement aux grecs qu'à nous, mais on a quelque chose à en retirer, de cette biographie, fut-elle sur un écran. Au moins pour nous.

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08 août 2015

La crique sombre

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Pour replacer Notabilia (non pas que nécéssité soit capitale, là, tout de suite, mais le souligner peut-être pertinent), il faut remonter l'arbre généalogique et tomber sur son ancêtre renommé. Eux, ce sont les Allusifs version 1.0, mère du Jour des corneilles de Jean-Francois Beauchemin ou de L'origine du monde, de Jorge Edwards, lesquels m'ont déjà servi à vous boursoufler le cortex il y a quelques temps. Mais pas boursoufler pour rien.

Ici, on est plus vraiment paumé dans une forêt québecoise ou assis en terrasse vers le musée des Arts et Métiers de Paris. On s'est assis à Dimmuvik, ou Grimmuvik, une petite crique islandaise comme il doit en avoir des centaines. A vrai dire, celle-ci n'a pas de nom et à juste été baptisée Dimmuvik (la crique sombre en français) par la famille d'exploitants agricoles qui habitent là.
C'est silencieux, Dimmuvik. Plus de bestioles à élever, de la caillasse à parte de vue qui interdit toute culture, une mer pas très poissonneuse et un immense champ de lave noire. Il n'y a pas de couleurs, la palette de noire et de gris est complète, et très vite, une fausse couche malheureuse apporte la touche finale à l'ambiance. On commence là-dessus.

Le récit est noir de bout en bout, mais jamais gratuitement. Le rythme est lent, carrément lancinant, et la trame trop froide pour autoriser la moindre fantaisie, octroyant au texte un certain cachet.
La plume est aussi noire et rocailleuse que le décor, les personnages décharnés jusqu'en eux même jusqu'à ce que ce qu'ils gardent en eux ressurgissent brutalement sur leurs vies à tous et les maintiennent implacablement dans une vie rachitique et étriquée. La narratrice grandit dans ce cadre familial, où tous on à la fois l'échine courbée, où tous ont ployé sous eux-mêmes et à la fois gardé en eux le courage silencieux d'assurer la survie quotidienne et exhortent le courage qu'il essaient d'entretenir à les faire avancer cahin caha.
La famille de taiseux qu'ils forment obéit à un schéma complexe et drastique. Aucun ne se parle, tous suent pour faire survivre la famille sans connaître particulièrement les éléments qui la composent. Ce n'est pas la famille en question qui est à la fois une et multiple et qui jouirait d'une richesse culturelle incroyable mais tous qui sont parallèles et maintiennent une unité selon l'accord tacite du sang, s'accordant à chacun une richesse humaine improbable dont aucun ne saura quoi en faire après.

L'ambiance et tous les facteurs déployés pour la nourrir convainquent forcément, mais sont un peu trop seuls. Certes, le texte n'éxcède pas les quatre-vingt dix pages et n'a pas la prétention d'évoluer vers le roman plus dense qu'il aurait pu être, mais on regrette le silence autour de l'évolution d'un personnage. Ils ne se parlent pas, et cacher une richesse romanesque par ce silence apparait comme une solution de facilité, seule ombre à relever sur les Enfants de Dimmuvik. Une ouverture pour démarrer après le postulat de base. Le texte, aussi fort soit-il, se limite à ça: le postulat de base d'une fresque potentielle.
Certes, c'est court et n'ambitionne pas d'aller plus loin, mais c'est dommage. Même si l'ambiance est parfaitement rendue et huilée, on finit par vite faire le tour du texte, qui s'avère une belle découverte, sans être l'indispensable absolu.

12 mai 2015

Nausée noire

mes morts / vécus même / laissez les réinventer les pierres / secouer la terre / s'ils partent ne disent pas ce que disent les veilleurs / ils ne remontent pas leur présent / n'accouchent pas de fantômes / puisqu'ils passent et repassent / tordent la nuit à rompre les amarres d'un navire / prêt à doubler ma vie

 

Mohammed Khaïr-Eddine, "Nausée noire" dans "Soleil arachnide", Poésie Gallimard, 2009